Musique de chambre
Le Second Quintette avec piano est l'un des sommets absolus de la dernière période créatrice de Gabriel Fauré, souvent qualifiée de son "troisième style". Composée alors que le musicien a 75 ans et qu'il vient de quitter la direction du Conservatoire de Paris, cette œuvre est un véritable miracle de l'esprit humain, s'inscrivant dans un contexte personnel d'une tragique ironie : Créer dans le silence et le chaos sonore : Lorsque Fauré écrit ce quintette, il est atteint d'une surdité totale et d'une forme particulièrement cruelle de distorsion acoustique (diplacousie). Non seulement il n'entend plus le monde extérieur, mais les sons se superposent dans ses oreilles à des intervalles de tierce ou de quarte, créant un vacarme discordant permanent. C'est donc par la seule force de son oreille interne, dans le silence de son esprit, qu'il conçoit cette architecture harmonique d'un raffinement inouï. Malgré la maladie et l'isolement, ce quintette ne contient aucune trace d'aigreur ou de sénilité. Au contraire, le Scherzo (deuxième mouvement) frappe par sa jeunesse insolente, sa verve rythmique et sa fraîcheur de ton. Fauré y réinvente totalement la texture de la musique de chambre : le piano ne cherche jamais à écraser les cordes par de grands accords massifs, il tisse un arrière-plan fluide, une dentelle d'arpèges et de lignes horizontales d'où émergent les mélodies du quatuor. L'Andante, quant à lui, est considéré comme l'une des plus belles pages de toute la musique française. C'est une prière laïque d'une pudeur infinie, où la ligne mélodique semble s'étirer sans jamais s'arrêter, s'affranchissant des barrières du temps. Avec ce chef-d'œuvre dédié à son ami Paul Dukas, Fauré livre un testament musical d'une modernité subtile (les lignes mélodiques utilisent des modes anciens et des modulations d'une hardiesse harmonique surprenante) et prouve que la lumière intérieure d'un artiste peut triompher du plus profond des silences.