Après le triomphe planétaire de Faust en 1859, Charles Gounod assoit définitivement son statut de maître incontesté du drame lyrique français avec Roméo et Juliette. Composée en grande partie dans le calme souverain de la villa de Saint-Raphaël, cette partition s’impose comme l'une des transpositions les plus fidèles, poétiques et passionnées du chef-d'œuvre de Shakespeare. Gounod et ses librettistes attitrés resserrent l’action autour du couple mythique, faisant de leur passion incandescente le véritable moteur d'une architecture musicale d'un hédonisme sonore absolu. La grande singularité de cette œuvre réside dans sa structure vocale, littéralement portée par quatre grands duos d'amour qui jalonnent l'opéra et témoignent de la métamorphose psychologique des amants. Du badinage précieux et plein de grâce de leur première rencontre (« Ange adorable », écrit sous la forme d'un madrigal d'une clarté de cristal), ils passent à l'extase lyrique de la scène du balcon (« Ô nuit divine »), puis à la sensualité tragique et frémissante de leurs adieux à l'aube (« Nuit d'hyménée, ô douce nuit d'amour »), pour culminer dans le pathétique absolu de la scène du tombeau. Contrairement à la pièce de Shakespeare, les amants s'offrent ici un ultime instant d'écoute mutuelle superlative : Juliette se réveille avant que le poison n'ait complètement terrassé Roméo, permettant un dernier duo d'une infinie délicatesse poétique avant de s'unir dans la mort. Au-delà de ces duos fusionnels, Gounod déploie un artisanat supérieur de la mélodie et de la caractérisation instrumentale. Le rôle de Juliette exige une plasticité vocale et une agilité vocale insolente : elle doit passer de l'insouciance virtuose et étincelante de sa valse-ariette du premier acte (« Je veux vivre dans ce rêve ») aux accents tragiques et d'une force herculéenne de l'air du philtre à l'acte IV (« Amour, ranime mon courage »). Roméo trouve quant à lui l'un des plus beaux hymnes pour ténor lyrique de tout le répertoire français avec la cavatine du deuxième acte « Ah ! lève-toi, soleil ! », d'une noblesse et d'une pureté de ligne exceptionnelles. L'orchestration de Gounod, d'une transparence admirable, sait également libérer une motricité rythmique athlétique lors des scènes de genre, à l'image de la chanson provocatrice du page Stéphano (« Que fais-tu, blanche tourterelle ») ou de la violence sauvage des duels de l'acte III. Porté par une discipline collective métronomique et un sens ineffable de la déclamation française, Roméo et Juliette refuse toute théâtralité artificielle pour privilégier l'émotion pure, demeurant l'une des pages les plus accomplies, intègres et universellement aimées de l'opéra du XIXe siècle.