Chef-d'œuvre absolu du romantisme musical et monument d'une suprême probité artistique, Roméo et Juliette d'Hector Berlioz redéfinit radicalement les frontières de la forme symphonique. Marqué à vie par le choc de la découverte de Shakespeare au théâtre en 1827 (et par son amour pour l'actrice Harriet Smithson), Berlioz choisit de ne pas écrire un opéra traditionnel. Par un coup de génie esthétique, il confie l'incarnation des deux amants au seul orchestre symphonique, estimant que la musique instrumentale possède une force d'expression bien supérieure et plus libre que la parole humaine pour exprimer un tel absolu amoureux. Dans l'écriture, la partition déploie une force cinétique monumentale et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Berlioz pousse l'orchestre du XIXe siècle dans des retranchements techniques inédits : la Scène d'amour, sommet expressif adoré par le compositeur lui-même, s'élève comme une immense pureté vocale instrumentale où les cordes exhalent une passion à couper le souffle, d'une clarté texturale chirurgicale. À l'opposé, le virtuose Scherzo de la Reine Mab invente des sonorités féeriques et translucides (harmoniques de violons, pizzicatos rapides, cymbales antiques) d'un hédonisme sonore épuré, exigeant une précision millimétrée d'école. Interprète pléthorique du drame shakespearien, cette symphonie avance de bout en bout avec une belle urgence organique théâtrale. Des grondements initiaux de la querelle des familles à la fresque finale orchestrée par l'éloquence de la basse (le Père Laurence) ralliant les chœurs rivaux au pardon, Berlioz signe une œuvre totale, d'une audace harmonique et narrative prodigieuse. Réclamant un effectif titanesque et une direction d'une suprême clarté, Roméo et Juliette conserve au concert une autorité scénique superlative, s'affirmant comme l'une des architectures sonores les plus visionnaires de l'histoire de la musique.