Autre
Composée à l'instigation de Mily Balakirev — le chef de file du Groupe des Cinq —, l'Ouverture-Fantaisie Roméo et Juliette s'impose comme le premier chef-d'œuvre symphonique d'envergure de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Inspirée de la tragédie éponyme de William Shakespeare, cette page monumentale est le fruit d'un processus de maturation douloureux. Tchaïkovski retravailla profondément la partition à deux reprises sur une décennie, intégrant les critiques sévères de Balakirev pour aboutir en 1880 à sa version définitive, un modèle d'équilibre absolu entre les exigences de la musique à programme romantique et la rigueur de la forme sonate classique. L'œuvre s'ouvre par une introduction solennelle (Andante religioso), où les clarinettes et les bassons dessinent le thème modal et sombre du Frère Laurent, évoquant la piété et la fatalité antique. La section centrale (Allegro giusto), qui fait office d'exposition, figure la haine ancestrale et les affrontements sanglants entre Capulets et Montagues à travers des rythmes syncopés d'une violence inouïe, des traits de cordes fulgurants et des coups de cymbales acérés. De ce chaos surgit le second thème au cor anglais et aux altos : le célèbre thème d'amour de Roméo et Juliette, une des mélodies les plus suspendues et universellement célèbres de l'histoire de la musique, qui s'épanouit ensuite aux violons dans une extase lyrique irrépressible. Le génie de Tchaïkovski réside dans le développement et la réexposition, où le motif de la dispute et le thème de l'amour s'entremêlent dans un contrepoint d'une immense densité dramatique. Les cuivres hurlants et les percussions martèlent la victoire du destin sur les amants. La coda (Moderato assai) transforme le thème amoureux en une marche funèbre déchirante en si mineur, rythmée par les timbales. L'œuvre s'achève néanmoins dans la lumière transfigurée de si majeur, où des accords de harpe et un choral de cordes d'une infinie délicatesse suggèrent la réunion éternelle des amants au-delà de la mort, scellant une probité stylistique superlative.