Compilée par Sergueï Prokofiev en 1936, la Suite n° 1 pour orchestre, op. 64bis extrait plusieurs moments clés de son monumental ballet Roméo et Juliette. Face aux immenses difficultés politiques et administratives imposées par le Théâtre Bolchoï — qui jugeait la musique « impossible à danser » et exigeait initialement une fin heureuse —, le compositeur prit l'initiative de porter sa partition au concert avant même sa création scénique. Ce choix stratégique s'avéra un triomphe immédiat, imposant le génie mélodique et la modernité accessible de Prokofiev auprès du public soviétique et international. L'architecture de la suite est un modèle de caractérisation théâtrale et de contraste dynamique. Elle s'ouvre sur l'alacrité rythmique et les syncopes de la Danse populaire, avant de basculer dans la grâce néoclassique et intimiste du Madrigal. Le célèbre Menuet introduit la pompe aristocratique de la fête chez les Capulets, tandis que Masques dépeint l'ironie et l'audace de Roméo et Mercutio s'introduisant chez leurs ennemis. L'extase lyrique culmine dans la section Roméo et Juliette, où le thème d'amour s'épanouit aux cordes avec une opulence charnue, avant de sombrer dans la fureur cataclysmique de La mort de Tybalt. Ce finale, d'une violence cinétique inouïe, mime le duel à l'épée par des ostinatos mécaniques et un tempo haletant, interrompu par une marche funèbre monumentale d'un pathétisme écrasant. Sur le plan stylistique, l'opus 64bis témoigne de l'art d'orchestrateur de Prokofiev, qui allie une transparence polyphonique superlative à des trouvailles de timbres visionnaires, notamment l'utilisation du saxophone ténor pour réchauffer le médium ou des cuivres graves pour scander la tragédie. En réordonnant les numéros du ballet hors de leur chronologie dramatique stricte, Prokofiev s'affranchit de la simple illustration littéraire pour façonner une vaste symphonie narrative autonome. Cette œuvre s'impose aujourd'hui comme l'un des piliers incontournables du répertoire symphonique du vingtième siècle, brillant par sa probité expressive et sa force dramatique universelle.