
The Met Orchestra / Yannick Nézet-Séguin (2)
Philharmonie de Paris · Paris
Les Rückert-Lieder marquent un tournant stylistique et existentiel majeur dans la vie de Gustav Mahler. Au début de l'année 1901, le compositeur survit de justesse à une terrible hémorragie interne. Cette confrontation brutale avec la mort, conjuguée à sa rencontre amoureuse foudroyante avec la jeune Alma Schindler (qu'il épouse en 1902), l'éloigne définitivement de l'univers folklorique et naïf du Des Knaben Wunderhorn (Le Cor enchanté de l'enfant) qui nourrissait ses premières symphonies. En se tournant vers la poésie intime, épurée et profondément philosophique de Friedrich Rückert, Mahler trouve le miroir parfait de ses propres tourments secrets. Contrairement aux Kindertotenlieder écrit à la même époque, les Rückert-Lieder ne forment pas un cycle narratif fermé. Ce sont cinq mélodies indépendantes, souvent données dans un ordre choisi par l'interprète, qui explorent différentes facettes de l'âme humaine : l'intimité jalouse du créateur (Blicke mir nicht...), la légèreté parfumée du souvenir (Ich atmet’...), la profession de foi amoureuse (Liebst du um Schönheit, offerte à Alma comme un gage secret), la lutte mystique contre les ténèbres de la nuit (Um Mitternacht) et enfin, le détachement absolu. Le sommet absolu du recueil est incontestablement Ich bin der Welt abhanden gekommen, l'une des plus bouleversantes pages de toute l'histoire de la musique. Dans ce lied, l'orchestration de Mahler relève de la haute joaillerie spirituelle : renonçant aux masses sonores colossales de ses symphonies, il utilise l'orchestre comme un ensemble de musique de chambre d'une transparence infinie. Le dialogue suspendu entre la voix et le cor anglais incarne un état de sérénité suprême, où l'artiste choisit de mourir au bruit du monde pour ne plus vivre que « dans son ciel, dans son amour et dans son chant ». Ce chef-d'œuvre de confidence préfigure déjà les adieux poignants du Chant de la Terre et de la Neuvième Symphonie.
Les concerts à venir qui programment cette œuvre.

Philharmonie de Paris · Paris