Sommet de l'exotisme musical du XIXe siècle et monument d'une suprême probité artistique, la suite symphonique Schéhérazade (Opus 35) est le chef-d'œuvre absolu de Nikolaï Rimski-Korsakov et l'un des joyaux les plus éclatants de l'école russe. Inspirée par l'univers des contes orientaux des Mille et Une Nuits, la partition met en scène la ruse de la sultane Schéhérazade qui, pour échapper à la sentence de mort du cruel sultan Shahryar, le captive nuit après nuit avec des récits fascinants. Rimski-Korsakov y déploie sa science légendaire de l'orchestration, créant un dictionnaire de couleurs orchestrales inédit qui influencera des générations de compositeurs. Dans l'écriture, la partition déploie une force cinétique spectaculaire et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. L'œuvre s'ouvre sur le thème lourd, menaçant et cuivré du Sultan, auquel répond immédiatement la voix de Schéhérazade, incarnée par un solo de violon d'une immense pureté vocale instrumentale, soutenu par les accords arpégés de la harpe. Ce motif de violon traverse toute la pièce, servant de fil conducteur d'une clarté texturale chirurgicale au milieu de tableaux symphoniques somptueux, où les tempêtes marines et les fêtes orientales se parent d'un hédonisme sonore épuré. Interprète pléthorique du rêve et du voyage, Schéhérazade avance avec une belle urgence organique théâtrale, ménageant des contrastes saisissants entre la délicatesse intimiste des solos de bois et le déchaînement titanesque des cuivres et percussions dans le finale. Devenue l'une des pièces les plus populaires du répertoire classique universel, cette fresque flamboyante exige une virtuosité collective absolue de la part de l'orchestre ainsi qu'une direction d'une immense précision, conservant au fil des siècles une autorité scénique superlative.