Monolithe de grâce et de subtilité, le Quatrième Scherzo en mi majeur, op. 54, occupe une place absolument unique au sein des quatre scherzos de Frédéric Chopin. Composé à Nohant durant l'été 1842 et parachevé l'année suivante, il appartient à la dernière période créatrice du compositeur, caractérisée par une complexité contrapuntique accrue, une plasticité harmonique souveraine et un raffinement textural inédit. Alors que les trois premiers scherzos (op. 20, op. 31 et op. 39) sont de sombres drames tempestueux, volcaniques et d'une ferveur presque farouche, ce quatrième volet rompt radicalement avec le genre en s'élançant dans une atmosphère lumineuse, sereine, capricieuse et d'un hédonisme sonore assumé. C'est le seul de la série à adopter une tonalité principale majeure. L'œuvre s'ouvre sur un thème espiègle et aérien en mi majeur, où Chopin joue avec génie sur l'alternance de silences suspendus, d'accords feutrés et de vagues de croches d'une absolue clarté de cristal. L'écriture réclame du pianiste un jeu leggiero d'une agilité digitale insolente et un contrôle d'archet digital suprême pour faire rebondir le son sans la moindre lourdeur académique. Le cœur sensible de la pièce réside dans son trio central (Più lento) écrit dans la tonalité relative de do dièse mineur. Chopin y déploie l'une de ses plus belles cantilènes, une mélodie d'une poignante intériorité vocale évoquant une plainte de violoncelle ou un chant traditionnel polonais. Le retour de la première section réintroduit l'allégresse initiale avant de culminant dans une coda virtuose d'une force athlétique pure, qui balaie tout le clavier dans un élan dionysiaque éblouissant. Chef-d'œuvre de probité artistique supérieure, l'Opus 54 dissimule ses redoutables chausse-trappes techniques sous un voile de nonchalance et de poésie pastorale. Il exige de l'interprète un calme souverain, une discipline rythmique métronomique pour maîtriser les incessants décalages de la mesure à 3/4, et une science superlative des nuances afin de restituer toute l'élégance aristocratique et la mouvance de cette page testamentaire.