Composée en 1902 par le compositeur et pianiste hongrois Ernő Dohnányi (souvent germanisé en Ernst von Dohnányi), la Sérénade en do majeur, op. 10 est l'un des chefs-d'œuvre absolus de la littérature pour trio à cordes (violon, alto et violoncelle). Écrite alors que le compositeur n'avait que 25 ans, cette partition s'inscrit au sommet du post-romantisme d'Europe centrale. Tout en payant un tribut formel évident à la Sérénade pour violon, alto et violoncelle, op. 8 de Ludwig van Beethoven, Dohnányi y insuffle une fraîcheur mélodique, une alacrité rythmique et une pointe de mélancolie magyare qui annoncent les recherches futures de ses compatriotes Béla Bartók et Zoltán Kodály. L'œuvre s'articule en cinq mouvements d'une symétrie parfaite. La Marcia initiale s'ouvre sur un rythme fringant et plein d'esprit, une marche de caractère presque théâtrale où les trois instruments rivalisent de dynamisme rythmique. Elle est suivie par une Romanza d'une pureté vocale poignante : l'alto et le violoncelle y tissent un accompagnement fluide en pizzicatos sur lequel le violon déploie une cantilène nostalgique d'une immense noblesse expressive. Le troisième mouvement (Scherzo) rompt ce climat contemplatif par une démonstration de force contrapuntique. C'est une page d'une effervescence cinétique haletante, caractérisée par un chromatisme audacieux et un jeu de questions-réponses virtuose en canon serré. Le quatrième mouvement (Tema con variazioni) constitue le cœur intellectuel de l'ouvrage. Basé sur un thème d'un dépouillement presque religieux en ré mineur, il déploie quatre variations d'une grande clarté texturale, explorant toutes les combinaisons expressives du trio. L'œuvre se referme sur un Rondo d'une alacrité et d'une verve irrésistibles, convoquant une énergie populaire virtuose. Le coup de génie dramatique de Dohnányi réside dans la coda : le tourbillon du rondo s'interrompt subitement pour laisser réapparaître le thème de la marche du tout premier mouvement. Par cette probité architecturale superlative et cette maîtrise absolue des timbres, la Sérénade op. 10 s'impose comme une leçon d'intelligence chambriste, transformant un effectif restreint en une véritable fête sonore.