Composée en quelques jours seulement à la fin de l'année 1907 à Lausanne, la Sonate pour piano n° 5, op. 53 est l'un des séismes les plus radicaux de la littérature pianistique du XXe siècle. Écrite dans la foulée immédiate de son chef-d'œuvre orchestral, le Poème de l'extase, elle partage avec lui la même ferveur théosophique et mystique. Bien que Scriabine inscrive l'armure de fa dièse majeur sur la partition, la tonalité traditionnelle y est totalement suspendue, distendue et dissoute au profit d'agrégats harmoniques inédits basés sur des quartes (les prémices de son célèbre « accord mystique »). C'est la première de ses sonates construite en un seul mouvement compact, brisant définitivement le vêtement de la forme classique. En guise de frontispice, Scriabine place en tête de sa partition un extrait de son propre poème de l'Extase : « Je vous appelle à la vie, ô forces mystérieuses ! / Noyées dans les obscures profondeurs / De l'esprit créateur, craintives / Ébauches de vie, à vous j'apporte l'audace ! » L'œuvre s'ouvre de manière fracassante par une introduction d'une violence cinétique inouïe : une véritable éruption volcanique sonore, un jaillissement d'accords frénétiques qui s'élance vers l'aigu du clavier avant de s'éteindre instantanément dans un silence haletant. De ce chaos originel naissent deux forces thématiques antagonistes. Le premier thème (Presto con allegrezza) est un élan d'une alacrité aérienne, un vol d'une légèreté fantastique fait de rythmes haletants et de syncopes acérées. Le second thème (Meno vivo), d'un hédonisme sonore capiteux, déploie une langueur érotique et caressante d'une immense pureté vocale, qui invite à l'extase contemplative. Sous les doigts du pianiste, la sonate exige une virtuosité superlative et une clarté texturale chirurgicale pour ne pas sombrer dans le bruitisme. Scriabine s'y affirme comme un orfèvre du temps et de la résonance, multipliant les indications expressives en français à même la partition (« estatico », « avec une joie débordante », « ivresse »). L'œuvre progresse comme un rituel incantatoire, une accumulation de tensions harmoniques jusqu'à une coda vertigineuse qui reprend le motif de l'effondrement initial, projetant le morceau dans le vide absolu. Par sa probité structurelle révolutionnaire et sa puissance organique, la Cinquième Sonate est le pont de lumière par lequel Scriabine quitte définitivement le XIXe siècle pour inventer le futur de la musique.