Chef-d'œuvre d'un expressionnisme sombre et monument d'une suprême probité artistique, la Sonate pour piano n° 4 en do mineur, Op. 29 occupe une place singulière et captivante dans le catalogue de Serge Prokofiev. Composée au cours de la tumultueuse année 1917 — en pleine Révolution russe —, elle porte le sous-titre révélateur « D'après des vieux cahiers », le compositeur y retravaillant des esquisses écrites dix ans plus tôt. Marquée par le deuil obsédant de son ami Maximillian Schmidthof, cette sonate délaisse volontairement la pure provocation percussive de ses œuvres précédentes pour explorer une mélancolie introvertie, tragique et d'un graphisme fantastique digne d'un conte de fées cauchemardesque. Dans l'écriture, la partition déploie une force cinétique rugueuse et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Le premier mouvement s'ouvre dans le registre grave de l'instrument, tissant une atmosphère de marche funèbre d'une clarté texturale chirurgicale, où les accords dissonants s'enchaînent avec une rigueur d'école implacable. L'Andante assai central s'élève comme le cœur émotionnel de l'œuvre : une immense pureté vocale instrumentale d'une densité presque orchestrale, évoquant des cloches lointaines et un lyrisme poignant qui s'éloigne de tout hédonisme sonore épuré pour atteindre une tension dramatique brute. Interprète pléthorique du sarcasme et de l'inquiétude existentielle, cette sonate avance avec une belle urgence organique théâtrale. Le finale balaye l'introspection par une explosion d'ironie typiquement prokofievienne. Le sous-titre du mouvement (ma non leggiadro : « mais sans légèreté ») prévient l'auditeur : la virtuosité y est grinçante, faite d'arpèges fantasques à la main gauche et de sauts d'intervalles audacieux. Demandant un jeu d'une puissance athlétique et une palette de couleurs d'un noir d'encre, la Quatrième Sonate conserve au concert une autorité scénique superlative, s'affirmant comme l'un des portraits psychologiques les plus intimes du compositeur.