Sonate
Monolithe absolu du répertoire de chambre, la Neuvième Sonate, op. 47, dite « À Kreutzer », marque une rupture esthétique historique. Beethoven la publie avec la mention explicite : "écrite dans un style très concertant, quasi comme celle d'un concerto". Initialement composée pour le violoniste métis George Bridgetower — avec qui Beethoven se brouilla tragiquement après la création pour une histoire de rivalité amoureuse —, l'œuvre fut finalement dédiée au violoniste français Rodolphe Kreutzer. Ce dernier, dérouté par la modernité farouche de la partition, la jugea « inintelligible » et ne la joua jamais de sa vie. Bien qu'officiellement enregistrée sous la tonalité globale de la majeur, l'œuvre tire sa réputation dramatique de son premier mouvement, qui bascule immédiatement après son introduction lente dans un Presto volcanique en la mineur. Ce mouvement est un corps-à-corps d'une violence physique inouïe, un duel dantesque où les deux instruments s'affrontent et fusionnent dans une tension psychologique presque insoutenable. L'Andante con variazioni en fa majeur offre une immense respiration de haute poésie, transmuant le drame en un cycle de variations d'un raffinement instrumental suprême. Le finale, un Presto frénétique en la majeur construit sur le rythme d'une tarentelle italienne, balaie les derniers doutes dans une ivresse dionysiaque d'une vélocité athlétique. Chef-d'œuvre de probité artistique supérieure, ayant inspiré à Léon Tolstoï sa célèbre nouvelle éponyme, la Sonate « À Kreutzer » exige des interprètes une virtuosité transcendante, un engagement physique absolu et un calme souverain pour dompter l'une des architectures les plus impitoyables et sublimes de l'histoire de la musique.