Sonate
La Sonate « à Kreutzer » est sans conteste la sonate pour violon la plus célèbre, monumentale et révolutionnaire de toute l'histoire de la musique occidentale. Sur la page de garde de la première édition, Beethoven prend soin de préciser que l'œuvre est écrite « dans un style concertant, presque comme un concerto » (scritta in un stilo molto concertante, quasi come d'un concerto). Rompant définitivement avec la tradition de la sonate de salon où le violon accompagnait sagement le clavier, Beethoven conçoit ici un affrontement titanesque, un corps-à-corps technique et psychologique d'une violence inouïe entre deux partenaires d'égale puissance. Ironie de l'histoire : Rodolphe Kreutzer, le dédicataire final, jugea l'œuvre « outrageusement inintelligible » et refusa catégoriquement de la jouer. Le premier mouvement s'ouvre de façon unique par une introduction Adagio sostenuto où le violon solo énonce de majestueux accords en accords doubles dans la tonalité inhabituelle de la majeur, avant que le piano ne lui réponde. Le calme est de courte durée : l' Presto s'élance en la mineur dans un climat de fureur et de passion déchaînée. Ce mouvement haletant, caractérisé par des syncopes rageuses et des contrastes dynamiques extrêmes, exprime une tension psychologique si viscérale qu'elle inspirera directement à Léon Tolstoï sa célèbre nouvelle éponyme. Le deuxième mouvement, Andante con variazioni en fa majeur, offre une immense oasis de sérénité et de lumière. Autour d'un thème d'allure populaire d'une grande noblesse, Beethoven déploie quatre variations d'une inventivité ornementale éblouissante (la troisième, en fa mineur, touchant à des abîmes de mélancolie). Le Finale, un Presto en forme de tarantelle bondissante à 6/8 (originellement composé pour la Sonate op. 30 n° 1), libère une joie sauvage, une course effrénée et virtuose qui emporte les deux interprètes dans un tourbillon d'énergie cinétique irrésistible, couronnant ce chef-d'œuvre d'un triomphe de lumière.