Achevée en août 1815 immédiatement après sa devancière, la Sonate pour violoncelle et piano n° 5 en ré majeur, op. 102 n° 2, forme avec elle le testament spirituel de Beethoven pour ce duo instrumental. Destinée également à la comtesse Erdődy, elle se présente sous une forme en trois mouvements plus traditionnelle en apparence, mais cache en réalité l'une des partitions les plus radicales, denses et complexes jamais écrites par le compositeur. C'est un monument de pure spéculation intellectuelle et d'expression spirituelle, où Beethoven jette toutes ses forces dans le renouveau des formes anciennes, notamment à travers une exploration systématique du contrepoint. L'Allegro con brio initial s'ouvre de manière impérieuse par un motif héroïque et conquérant du piano, immédiatement repris par le violoncelle, imposant un climat d'une immense énergie physique. Le cœur battant de la sonate réside dans le sublime Adagio con molto sentimento d'affetto en ré mineur, le seul véritable grand mouvement lent de tout son corpus pour violoncelle. Conçu comme une prière religieuse d'une ferveur mystique, ce chant funèbre déploie une émotion d'une pureté douloureuse, suspendue dans le temps. L'œuvre culmine enfin dans un Finale (Allegro fugato) absolument révolutionnaire : une fugue à quatre voix d'une complexité inouïe, sauvage et implacable, où les deux instruments s'affrontent et se superposent dans un chaos apparent d'une modernité inouïe. Le finale en fugue provoqua un immense scandale à l'époque, les critiques et les musiciens jugeant la pièce injouable, incompréhensible et dépourvue de beauté mélodique. Beethoven, visionnaire, répondait à ses détracteurs qu'il écrivait pour les générations futures. En intégrant la rigueur de l'écriture fuguée de Jean-Sébastien Bach à la puissance expressive de la sonate romantique, il signe ici une œuvre d'avant-garde. Aujourd'hui reconnue comme l'un des sommets de la littérature de chambre, la Sonate op. 102 n° 2 demeure l'un des défis techniques et intellectuels les plus redoutables pour les interprètes, scellant magnifiquement l'aventure violoncellistique de Beethoven.