Composée entre 1884 et 1888, la Première Symphonie en ré majeur de Gustav Mahler est un coup d'état esthétique qui redéfinit à jamais les frontières et les ambitions du genre symphonique. Initialement présentée sous la forme d'un poème symphonique en deux parties, l'œuvre emprunte son surnom définitif de « Titan » au roman romantique de l'écrivain allemand Jean Paul, une lecture fondatrice pour le jeune compositeur. Sa création à Budapest en 1889 fut un immense scandale public et critique, les auditeurs de l'époque étant totalement déroutés par la modernité radicale, la violence des contrastes et l'hétérogénéité de la partition. Blessé par cet accueil, Mahler retravailla longuement l'œuvre, supprimant notamment un mouvement intermédiaire (intitulé Blumine) ainsi que le programme littéraire écrit, pour laisser s'exprimer la seule force pure d'une architecture symphonique universelle. L'œuvre s'ouvre sur l'une des introductions les plus fascinantes et suspendues de l'histoire de la musique, figurant l'éveil de la nature au sortir de l'hiver. Mahler y paralyse le temps grâce à une note unique, un la immatériel tenu aux cordes et étalé sur sept octaves, d'où émergent de manière fragmentaire des bruits de la nature, des appels de fanfares militaires lointaines et le chant d'un coucou confié aux bois. Ce climat pastoral et mystérieux débouche sur un thème principal rayonnant en ré majeur, tiré directement de ses propres Lieder eines fahrenden Gesellen (« Chants d'un compagnon errant »). Le deuxième mouvement rompt brutalement avec cette rêverie en proposant un Ländler (danse populaire autrichienne) vigoureux et profondément terrien, où les violons et les bois tourbillonnent avec une truculence paysanne et une énergie rythmique contagieuse. Le véritable choc stylistique et ironique de la symphonie intervient dans le troisième mouvement, une marche funèbre iconoclaste construite sur le thème de la célèbre comptine Frère Jacques, transposée ici dans la gravité sombre de la tonalité de ré mineur et introduite par un solo de contrebasse d'une étrange maigreur. Inspiré par une gravure populaire montrant les animaux de la forêt enterrant le chasseur, Mahler y entremêle de manière provocante et géniale la déploration funèbre avec des musiques de cabaret de style klezmer, créant un climat de dérision grinçante hautement caractéristique de son univers psychologique. Ce cauchemar ironique est balayé par l'ouverture apocalyptique du finale en fa mineur, un mouvement d'une violence inouïe décrivant le combat de l'homme contre son destin, qui traverse des tempêtes terrifiantes avant de basculer dans une apothéose triomphale en ré majeur, les cornistes debouts, scellant la victoire définitive de la lumière sur les ténèbres.