Composée en 1901, la Deuxième Symphonie en do mineur, op. 29 d'Alexandre Scriabine occupe une place charnière et passionnante dans la trajectoire du compositeur russe. Située à la lisière de sa première période lyrique — encore très influencée par Frédéric Chopin et Piotr Ilitch Tchaïkovski — et de l'émancipation philosophico-mystique qui donnera naissance au Poème de l'Extase, cette œuvre monumentale formalise ses premières grandes ambitions prométhéennes. Scriabine y déploie une maîtrise superlative de la forme cyclique héritée de Franz Liszt et de César Franck, tout en injectant une sensualité harmonique et une charge d'angoisse proprement wagnériennes. L'œuvre s'articule en cinq mouvements symétriques conçus comme un voyage spirituel des ténèbres vers la lumière absolue. Le premier mouvement (Andante) fait office d'introduction sombre et introspective ; il expose au clarinette solo le « motif générateur » ou thème de rechange de toute la symphonie, une ligne sinueuse et mélancolique en do mineur. Ce motif bascule attacca dans la tempête du deuxième mouvement (Allegro), une forme sonate d'une immense urgence dramatique où le sens du rythme s'allie à des élans passionnés aux cordes. Le troisième mouvement (Andante, en si majeur) constitue le cœur poétique et suspendu de la partition. Véritable oasis pastorale et voluptueuse, Scriabine y fait dialoguer les bois dans des imitations de chants d'oiseaux éthérées, préfigurant par ses harmonies capiteuses les parfums mystiques de sa maturité. Le drame reprend ses droits avec le quatrième mouvement (Tempestoso, en fa mineur), un intermède haletant et d'une violence cinétique brute qui prépare l'auditeur au dénouement. Sans interruption, l'orchestre explose dans le Maestoso final en do majeur. Le génie cyclique de Scriabine y éclate : le sombre motif initial du tout premier mouvement est ici transfiguré en une marche militaire triomphale et impériale, scandée par les cuivres et les timbales. Bien que le compositeur ait plus tard jugé ce finale un brin trop « conventionnel » ou bourgeois dans son triomphalisme hégélien, le mouvement couronne l'opus 29 avec une force tellurique indéniable, s'imposant comme une étape indispensable vers l'annihilation de la forme classique au profit de la pure lumière sonore.