Composée en 1963, la Symphonie n° 3 « Kaddish » de Leonard Bernstein est l’une des œuvres les plus monumentales, théâtrales et intimement personnelles du compositeur américain. Achevée quelques semaines seulement avant l'assassinat du président John F. Kennedy, Bernstein lui dédia cette partition qui prend la forme d'une immense fresque sacrée et philosophique. Le titre fait référence au Kaddish, la prière de glorification et de deuil de la liturgie juive. Pourtant, plutôt qu'une simple illustration religieuse, l'œuvre met en scène un réquisitoire poignant mené par un narrateur (ou une narratrice) qui interpelle directement Dieu, oscillant entre la révolte existentielle, la ferveur mystique et la réconciliation finale. Sur le plan de l'écriture musicale, la symphonie frappe par son éclectisme et sa gestion superlative des tensions. Bernstein y opère un syncrétisme audacieux entre la technique sérielle (le dodécaphonisme), utilisée pour figurer le chaos, l'angoisse contemporaine et la rigidité dogmatique, et un retour à un lyrisme tonal d'une immense pureté lors des sections de consolation. Le pivot dramatique de l'œuvre est le deuxième mouvement, Din-Torah (le « procès de Dieu »), un déchaînement rythmique et choral d'une violence inouïe, qui préfigure l'apaisement du Kaddish 2, confié à une voix de soprano solo dont la berceuse suspendue compte parmi les plus belles inspirations mélodiques du compositeur. L'exécution de la symphonie exige des forces de configuration pharaonique : un grand orchestre symphonique doté d'un pupitre de percussions pléthorique, un chœur mixte, un chœur de garçons, une soprano solo et un narrateur récitant un texte écrit par Bernstein lui-même (révisé en 1977 pour permettre une interprétation masculine ou féminine). Mal comprise à sa création par une partie de la critique déroutée par son ton parlé impétueux et son syncrétisme stylistique, la symphonie « Kaddish » est aujourd'hui saluée comme un chef-d'œuvre de probité expressive, une profession de foi humaniste et une méditation universelle sur la crise de la foi à l'âge atomique.