La Symphonie n° 5 de Dmitri Chostakovitch est l'un des chefs-d'œuvre les plus célèbres, dramatiques et politiquement chargés de toute l'histoire de la musique occidentale. Sa genèse est intrinsèquement liée à la Grande Terreur stalinienne de 1937. L'année précédente, le jeune compositeur avait été violemment condamné par un article anonyme de la Pravda (vraisemblablement dicté par Staline lui-même) intitulé « Le chaos remplace la musique », fustigeant son opéra Lady Macbeth de Mtsensk. Devenu instantanément un « ennemi du peuple » en sursis, Chostakovitch joue sa survie artistique — et littéralement sa vie — sur cette nouvelle partition. Officiellement sous-titrée par un journaliste (et accepté par le compositeur pour sa protection) « La réponse créative d'un artiste soviétique à de justes critiques », la symphonie adopte en apparence une forme classique et accessible en quatre mouvements. Elle feint de suivre le modèle traditionnel de la tragédie surmontée (de l'ombre vers la lumière, du Ré mineur au Ré majeur triomphal). Lors de la création à Leningrad, le public fait un triomphe mémorable à l'œuvre, y décelant immédiatement, derrière la façade officielle, le miroir de ses propres souffrances et du deuil collectif. Derrière l'apparente orthodoxie soviétique se cache en effet un double langage d'une ironie cinglante. Le premier mouvement (Moderato) s'ouvre sur un canon rigoureux des cordes, avant de basculer dans une marche militaire mécanique, oppressante et terrifiante, qui culmine dans un cri de désespoir de tout l'orchestre. L'Allegretto est un scherzo grinçant et satirique, une valse grotesque fortement influencée par Gustav Mahler où l'ironie sert d'exutoire. Le cœur émotionnel de la symphonie réside dans le bouleversant Largo. Écrit en quelques jours seulement et totalement privé de cuivres, ce mouvement prend la forme d'un requiem intime pour les victimes des purges, faisant pleurer ouvertement l'auditoire de 1937. Le finale (Allegro non troppo) est le point culminant de cette duplicité. Si le régime y vit une apothéose à la gloire du communisme, le compositeur confirmera plus tard que ce triomphe n'est qu'une immense mise en scène : un bonheur forcé, imposé sous la menace. Le martèlement obsessionnel des trompettes et des timbales à la fin du mouvement transforme la joie de façade en un supplice grandiose, faisant de cette symphonie l'un des plus puissants actes de résistance artistique jamais écrits.