La Symphonie n° 9 en do majeur, universellement qualifiée de « Grande » pour la distinguer de la Sixième Symphonie écrite dans la même tonalité, est le testament symphonique monumental de Franz Schubert. Longtemps entourée de mystère, sa genèse se situe en réalité lors d'un séjour salvateur du compositeur dans les Alpes autrichiennes au cours de l'été 1825. Écrasé par l'ombre gigantesque de la Neuvième de Beethoven, Schubert cherche à ouvrir une voie nouvelle pour la symphonie, combinant la rigueur formelle classique à un lyrisme instrumental infini. Hélas, jugée trop longue et d'une difficulté technique impraticable par les orchestres de Vienne (les violonistes de l'époque refusaient de jouer le finale, estimant les répétitions de notes physiquement intenables), l'œuvre ne fut jamais jouée de son vivant. Il faudra attendre le flair de Robert Schumann, exhumant le manuscrit poussiéreux en 1838, et le génie de Felix Mendelssohn pour que le monde mesure l'immensité de ce chef-d'œuvre. Dans son essai historique, Schumann utilisa une expression restée célèbre pour décrire l'œuvre : sa « divine longueur » (*himmlische Länge*). Loin d'être un reproche, ce terme salue la capacité inédite de Schubert à étirer le temps musical, transformant la symphonie en un immense voyage rhapsodique. Le premier mouvement s'ouvre de manière légendaire par un appel de cors en solo, énonçant un thème solennel qui va innerver toute l'introduction avant de basculer dans un Allegro ma non troppo d'un élan irrésistible. Le second mouvement, Andante con moto, adopte le rythme d'une marche obstinée et mélancolique confiée au hautbois. Ce mouvement traverse des paysages d'une noirceur psychologique inouïe, culminant dans un cataclysme orchestral d'une violence inattendue, suivi d'un silence terrifiant qui préfigure les ruptures dramatiques de Gustav Mahler. La seconde moitié de la symphonie déploie une énergie cinétique phénoménale. Le Scherzo est une immense fresque d'esprit beethovenien, mais adoucie par un Trio central qui résonne comme une tendre valse populaire autrichienne (Ländler). L'œuvre culmine dans un Finale (Allegro vivace) absolument volcanique et dantesque. Construit sur une pulsation rythmique frénétique en triolets qui ne s'arrête jamais pendant plus de mille mesures, ce mouvement est un véritable ouragan sonore. Schubert y glisse même une citation voilée de l'Ode à la joie de Beethoven, comme un salut respectueux au maître disparu tout en affirmant sa propre liberté créatrice. Par ses dimensions inédites, sa puissance orchestrale et son hypnotique gestion du rythme, « La Grande » jette les bases du grand symphonisme romantique tardif, influençant directement Bruckner, Brahms et Mahler.