Créée le 8 juin 1787 à l'Académie royale de musique de Paris, Tarare est l'œuvre la plus audacieuse, novatrice et subversive d'Antonio Salieri. Conçue sur un livret magistral de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, cette tragédie lyrique monumentale transcende les frontières du genre pour délivrer une satire politique féroce et visionnaire, annonçant avec deux ans d'avance les bouleversements de la Révolution française. Dans une atmosphère imprégnée de l'esprit des Lumières et de l'Encyclopédie, l'opéra déploie une force cinétique intellectuelle remarquable, utilisant un Orient de fantaisie pour fustiger l'arbitraire du pouvoir absolutiste et l'hypocrisie religieuse. L'œuvre brille par sa clarté texturale chirurgicale et une parfaite synthèse entre la tradition dramatique française héritée de Gluck et l'hédonisme sonore de l'école italienne. Dès le Prologue allégorique, où la Nature et le Génie du Feu façonnent les âmes des futurs protagonistes sans distinction de rang, Salieri et Beaumarchais posent les fondements d'une égalité philosophique radicale. Le discours musical refuse toute virtuosité gratuite pour se mettre entièrement au service de la vérité théâtrale et d'une urgence organique du verbe. L'opéra suit le destin de Tarare, un simple soldat vertueux devenu général par son seul mérite, opposé à Atar, le monarque despotique et cruel d'Ormus dévoré par la jalousie. La structure dramatique, d'une alacrité rythmique et d'une efficacité théâtrale superlatives, enchaîne des tableaux d'une immense puissance expressive. Les airs d'une pureté vocale saisissante alternent avec des chœurs monumentaux et des scènes de genre ironiques, à l'image des interventions du chef des eunuques Calpigi. Tout concourt à préparer le dénouement cathartique de l'Acte V, où le tyran Atar se suicide face à la révolte populaire et où Tarare est couronné roi malgré lui par le peuple en liesse. Véritable leçon d'architecture lyrique et de probité politique, Tarare demeure un jalon fondamental du théâtre musical du XVIIIe siècle, prouvant que la grandeur d'un homme réside uniquement dans ses mœurs et sa vertu.