Composée en 1692 pour célébrer le quinzième anniversaire de mariage du roi Guillaume III et de la reine Marie II, The Fairy Queen représente l'apogée absolue du genre typiquement anglais du semi-opéra. Conçu pour les dimensions spectaculaires du théâtre de Dorset Garden, l'ouvrage imbrique une adaptation théâtrale parlée de la pièce de Shakespeare et de somptueux intermèdes musicaux appelés « masques ». Fidèle aux conventions de l'époque, Purcell ne fait jamais chanter les personnages principaux de la pièce (les amants ou le roi et la reine des fées, Obéron et Titania) ; la musique est entièrement confiée à des entités surnaturelles, des allégories ou des personnages de basse condition. L'histoire de la partition est elle-même digne d'un roman : perdue peu après la mort prématurée du compositeur, elle ne fut retrouvée par miracle qu'au tout début du XXe siècle à la bibliothèque de la Royal Academy of Music, permettant la renaissance de ce chef-d'œuvre. Sur le plan purement musical, Purcell déploie une verve, une invention mélodique et une science de l'instrumentation d'une richesse inouïe. L'œuvre frappe par son extraordinaire plasticité théâtrale et stylistique, alternant la comédie la plus truculente et la poésie la plus éthérée. Le premier acte s'ouvre ainsi sur la scène irrésistible du Poète ivre, une satire féroce et bégayante ponctuée par les railleries des fées. À l'opposé, l'acte II offre un moment de pure lévitation dramatique avec le Masque de la Nuit : Purcell y fait se succéder quatre figures nocturnes (la Nuit, le Mystère, le Secret et le Sommeil) dans une série d'airs au magnétisme suspendu, portés par des sourdines de cordes et des phrasés d'une délicatesse psychologique exceptionnelle. Le génie de Purcell culmine dans les deux derniers actes, qui embrassent l'exotisme et la déploration. L'acte V transporte le spectateur dans un jardin chinois fantasmé — témoin de la fascination des cercles londoniens pour les chinoiseries —, avant d'interrompre la liesse par le chef-d'œuvre absolu de la partition : The Plaint (« O let me weep »). Construite sur une basse obstinée (ground bass) d'une infinie mélancolie, cette plainte douloureuse rivalise en intensité avec le célèbre lamento de Didon et Énée. Magnifiée aujourd'hui par les plus grands ensembles baroques sur instruments historiques, cette fresque monumentale s'impose comme l'un des sommets incontournables du XVIIe siècle européen, unissant l'esprit de Shakespeare à la clarté et la probité poétique du baroque anglais.