Enregistré à la fin d'une nuit de janvier 1975, The Köln Concert du pianiste américain Keith Jarrett n'est pas seulement le sommet de sa discographie : c'est un séisme de l'histoire de la musique et l'album de piano solo (tous genres confondus) le plus vendu de tous les temps. Pourtant, ce concert mythique a failli ne jamais exister. Arrivé épuisé par un long voyage, souffrant d'un violent mal de dos, Jarrett découvre à l'Opéra de Cologne que l'instrument livré n'est pas le grand piano de concert Bösendorfer requis, mais un petit piano d'essai de la même marque, désaccordé, aux pédales défectueuses et aux aigus criards. Jarrett refuse d'abord de jouer, avant de céder face à l'insistance de la jeune organisatrice de 17 ans, Vera Brandes. Ce sont précisément les contraintes physiques insensées de ce piano défaillant qui vont stimuler une alacrité créatrice et un hédonisme sonore uniques. Privé de la puissance des basses et de la brillance des aigus, Jarrett se concentre sur le registre médium. Pour donner du volume à ce piano "plat", il développe un jeu rythmique d'une immense force cinétique, fondé sur des ostinatos (des motifs répétitifs) obsessionnels de la main gauche empruntés au gospel, au folk et à la musique minimaliste. Le concert commence d'ailleurs de manière magique : les quatre premières notes jouées à la main droite reprennent exactement le signal sonore (le carillon) de l'Opéra de Cologne qui annonçait le début du spectacle. L'œuvre s'articule comme une longue suite de paysages mentaux fluides, d'une clarté texturale inouïe. La Part I navigue entre introspection douloureuse et envolées lyriques d'une pureté vocale poignante. La Part II a installe une transe rythmique irrésistible en sol majeur, sorte de célébration solaire et organique où Jarrett, debout sur ses pédales, accompagne son jeu de ses célèbres gémissements vocaux inconscients. Après les clairs-obscurs harmoniques de la Part II b, la Part II c (jouée en bis) referme l'album sur une ballade en do majeur d'une mélancolie sereine et d'un dépouillement presque religieux. Par sa probité émotionnelle absolue et son refus de tout filet de sécurité, Keith Jarrett a transformé un désastre technique annoncé en une leçon magistrale d'intelligence collective entre un homme, un public captif et un instrument blessé.