Le Trio avec piano de Rebecca Clarke est l'un des chefs-d'œuvre les plus puissants, sombres et audacieux de la musique de chambre du vingtième siècle. Longtemps reléguée dans l'ombre en raison des préjugés sexistes de son époque, cette composatrice et altiste anglo-américaine d'exception bénéficie aujourd'hui d'une redécouverte magistrale. Écrit deux ans après sa célèbre Sonate pour alto, ce trio confirme l'originalité absolue d'une voix musicale capable d'allier le raffinement harmonique de l'impressionnisme français à une force expressive presque sauvage et tellurique. L'œuvre est profondément marquée par les traumatismes de la Première Guerre mondiale, qui venait de s'achever. Clarke y distille une tension dramatique permanente. Le premier mouvement (Moderato ma con fuoco) s'ouvre sur un accord d'une dissonance saisissante au piano, immédiatement suivi d'un motif anguleux et percutant joué par les cordes. Ce thème initial, qui ressemble à une sonnerie de clairon militaire déformée, sert de fil conducteur à toute l'œuvre. Loin de la musique de salon feutrée, Clarke déploie ici une écriture rhapsodique d'une violence passionnée, où le piano et les cordes s'affrontent dans un corps-à-corps d'une grande exigence technique. Le deuxième mouvement (Andante molto semplice) offre une oasis de calme apparent, bien que l'atmosphère y reste hantée et mystérieuse. Il s'ouvre sur une mélodie d'une simplicité désarmante, évoquant le folklore britannique (proche de l'esthétique de Ralph Vaughan Williams), mais enveloppée dans des textures instrumentales éthérées et des harmonies suspendues qui rappellent le Ravel de la maturité. Le finale (Allegro vigoroso) balaye cette mélancolie par une décharge rythmique obsessionnelle et virtuose. Clarke y libère une énergie cinétique impressionnante, syncopée et farouche, avant de faire réapparaître de manière cyclique les fantômes thématiques des mouvements précédents.