Trio
Le Trio en ré majeur, op. 70 n° 1, doit son célèbre surnom de « Trio des Esprits » (Geistertrio) à l'atmosphère étrange, spectrale et d'une intensité psychologique presque insoutenable qui enveloppe son mouvement lent. Carl Czerny, élève de Beethoven, écrivit plus tard que ce passage lui rappelait la scène du spectre dans le Hamlet de Shakespeare. L'histoire confirme d'ailleurs que Beethoven jetait à la même époque sur ses carnets des esquisses pour un projet d'opéra (finalement abandonné) sur Macbeth... Le premier mouvement, Allegro vivace e con brio, s'élance ex abrupto par un motif à l'unisson d'une force herculéenne et d'une motricité rythmique athlétique. Ce climat dionysiaque et extraverti rend le choc du Largo assai ed espressivo central encore plus saisissant. Plongé dans un ré mineur sépulcral, ce mouvement — le plus long de la partition — est un miracle de timbres : le piano y égrène de sombres et mystérieux trémolos dans le registre grave, tandis que les cordes se lamentent par des phrasés fragmentés d'une infinie délicatesse poétique. Beethoven y invente une texture sonore inédite, une véritable clarté de cristal inversée, annonciatrice du romantisme fantastique. Le Presto final dissipe immédiatement ces visions nocturnes dans un élan de joie pure et d'hédonisme sonore, exigeant une agilité digitale insolente des trois interprètes. Chef-d'œuvre de probité artistique, ce trio réclame de la part des musiciens une écoute mutuelle superlative pour dompter les contrastes dynamiques abrupts de cette page légendaire.