Composé au cours de l'été 1898, le poème symphonique Une vie de héros, op. 40 (Ein Heldenleben), marque l'apogée stylistique de Richard Strauss dans le domaine de la musique à programme. S'inscrivant dans la digne lignée de ses précédents chefs-d'œuvre orchestraux comme Don Juan ou Ainsi parla Zarathoustra, cette œuvre monumentale assume une dimension ouvertement autobiographique. Strauss s'y dépeint lui-même non pas comme un guerrier triomphant de légende, mais comme l'archétype de l'artiste romantique en lutte permanente contre l'incompréhension du monde. Créée à Francfort en mars 1899 sous la direction du compositeur, la partition suscita d'intenses débats à sa création en raison de l'audace de son orchestration et de l'ambition de son propos. L'œuvre se déploie d'un seul tenant mais s'articule en six sections distinctes décrivant les étapes psychologiques de la vie de son protagoniste. Le premier volet brosse le portrait héroïque du créateur dans la noble tonalité de mi bémol majeur (empruntée à la Symphonie "Héroïque" de Beethoven), suivi immédiatement par les ricanements grinçants des bois représentant ses détracteurs et critiques musicaux. La troisième section laisse place à un long et virtuose solo de violon, incarnation passionnée et changeante de son épouse Pauline. S'ensuivent une spectaculaire et tumultueuse scène de bataille, puis une évocation nostalgique de ses "œuvres de paix" où Strauss cite ingénieusement plus de trente motifs issus de ses propres compositions passées, avant que la pièce ne s'achève sur une retraite pastorale d'une grande sérénité. Sur le plan technique, Une vie de héros exige un orchestre aux proportions pharaoniques (comprenant notamment un pupitre de cuivres considérablement renforcé) et pousse la virtuosité individuelle de chaque musicien à ses limites absolues. Strauss y déploie une polyphonie d'une complexité inouïe, parvenant à superposer des dizaines de lignes indépendantes sans jamais sacrifier la lisibilité ni la puissance de l'impact sonore. En oscillant constamment entre l'ironie mordante, le fracas guerrier et une introspection poignante, cette partition s'impose comme le testament flamboyant du post-romantisme germanique et demeure l'un des défis les plus redoutables et fascinants pour les grands chefs d'orchestre mondiaux.