Composée au cours de l'année frénétique et miraculeuse 1903 — durant laquelle Alexandre Scriabine écrivit plus de trente opus —, la Valse en la bémol majeur, op. 38 est une œuvre pivot de sa production pianistique. Si elle est écrite dans la tonalité lumineuse et traditionnellement romantique de la bémol majeur, elle s'éloigne radicalement des valses de salon héritées de Frédéric Chopin. Cette partition marque le moment précis où le compositeur russe commence à dissoudre la tonalité classique pour forger son propre langage harmonique et sensoriel. Sous les doigts du pianiste, la valse perd sa fonction de danse de bal pour devenir un poème extatique d'une immense effervescence cinétique. Le rythme traditionnel à trois temps est constamment bousculé, étiré et dissimulé sous des polyrythmies complexes (des superpositions de deux temps contre trois ou de quatre contre trois) et des syncopes haletantes. L'œuvre s'ouvre sur un élan impétueux et virtuose, une sorte de tourbillon sonore d'un hédonisme assumé, caractérisé par une fluidité texturale inouïe. Le génie de Scriabine réside ici dans la sensualité de sa matière sonore. Le second thème déploie une mélodie d'une pureté vocale suspendue et capiteuse, presque érotique, typique de son esthétique symboliste. Le piano ne cherche plus la clarté classique, mais une ivresse de résonances, un embrasement de couleurs rendu possible par une utilisation superlative et très savante des pédales. Par sa probité architecturale et son audace stylistique, cette Valse op. 38 n'est pas un simple divertissement : elle est une transe poétique, un vol libre qui annonce déjà les visions mystiques du Poème de l'extase.