Publiées en 1610 en un seul volume aux côtés d'une messe de style ancien, les Vêpres de la Vierge constituent l'un des plus grands monuments de l'histoire de la musique occidentale, au même titre que la Passion selon saint Matthieu de Bach ou la Neuvième Symphonie de Beethoven. À cette époque, Monteverdi est fatigué et sous-payé à la cour du duc de Mantoue. Il conçoit ce recueil gigantesque comme une sorte de carte de visite professionnelle ultime, destinée à prouver au monde (et notamment au Vatican) qu'il est le maître absolu de tous les styles musicaux existants. Son but ? Décrocher un poste plus prestigieux. Ce sera un succès différé : en 1613, cette œuvre lui permettra de devenir le prestigieux maître de chapelle de la basilique Saint-Marc à Venise. Le choc de la Seconda Pratica dans l'église : Le coup de génie révolutionnaire de Monteverdi a été d'introduire le style théâtral et charnel de l'opéra naissant au sein même du temple de la liturgie sacrée. Pour la première fois, la musique d'église n'est plus seulement une prière austère et plane : elle devient un drame vivant, physique et spatial. Dans le motet Audi coelum ou le Duo Seraphim, Monteverdi utilise par exemple des effets de "chœurs brisés" et d'échos lointains (des chanteurs cachés dans l'église répondant aux solistes sur scène), créant une illusion d'optique acoustique qui préfigure l'architecture sonore du baroque vénitien. D'une exigence technique folle pour les chanteurs comme pour les instrumentistes, les Vêpres fusionnent avec un équilibre miraculeux la science rigoureuse de la Renaissance (la prima pratica) et la liberté expressive, ornementée et virtuose du premier Baroque (la seconda pratica). C'est une œuvre d'une immense lumière, où la dévotion religieuse s'exprime avec la passion fervente d'un opéra sacré.