Musique de chambre
Révélé au monde comme un pianiste d'une singularité absolue, Lucas Debargue mène parallèlement une activité intense de compositeur, refusant la frontière artificielle entre l'interprète et le créateur. Ses Vingt Variations et Finale sur « Summertime » de George Gershwin pour piano solo illustrent à la perfection cette double identité. Écrite au cours de ses années de tournées internationales intensives, cette partition traduit sa fascination pour la musique américaine, les inflexions du jazz et la liberté organique de l'improvisation. En s'emparant de la célèbre berceuse de Porgy and Bess, Debargue s'inscrit dans la digne lignée des grands pianistes-compositeurs du passé qui aimaient s'approprier les thèmes populaires de leur temps pour les métamorphoser au clavier. L'œuvre prend pour socle la mélodie pentatonique, envoûtante et faussement simple de Gershwin, avant de l'entraîner dans un voyage architectural et stylistique d'une incroyable densité. À travers les vingt variations, Debargue déploie une science du contrepoint et de la variation formelle que l'on devine nourrie par sa fréquentation intime de Domenico Scarlatti et de Jean-Sébastien Bach. Le thème est déconstruit, fragmenté, harmonisé de manière audacieuse et redistribué dans toutes les textures du piano. Le cycle traverse des états d'âme contrastés, oscillant entre des moments d'une poésie suspendue et impressionniste, des séquences polyrythmiques complexes issues du jazz moderne et des déferlements d'une virtuosité transcendante. L'ensemble de la pièce converge vers un Finale monumental et haletant, véritable tour de force technique qui pousse les capacités de résonance du piano et l'endurance de l'interprète dans leurs derniers retranchements. Régulièrement jouée en concert par Debargue lui-même en guise de point d'orgue de ses récitals, cette œuvre s'est imposée comme une pièce maîtresse de son catalogue de compositeur. En mariant la rigueur structurelle de la musique savante européenne à la plasticité d'un standard de jazz universel, Lucas Debargue livre une partition d'une formidable modernité, à la fois intellectuellement exigeante, physiquement spectaculaire et profondément immédiate pour l'auditeur.