Composé entre la fin de l'année 1779 et le début de 1780, Zaïde occupe une place aussi fascinante que mystérieuse dans le catalogue lyrique de Wolfgang Amadeus Mozart. De retour de son voyage éprouvant à Paris et de nouveau confiné dans ses fonctions à la cour de Salzbourg qu'il déteste, le compositeur jette toutes ses forces dans la création d'un grand Singspiel en allemand. L'empereur Joseph II venant de fonder à Vienne une troupe nationale pour promouvoir l'opéra dans la langue vernaculaire, Mozart espère que cette partition lui servira de passeport pour s'émanciper de la tutelle salzbourgeoise. Hélas, le projet est brutalement interrompu au cours de l'année 1780, alors que Mozart a achevé quinze numéros musicaux (les deux premiers actes presque complets), mais n'a écrit ni l'ouverture, ni le dénouement final, ni les dialogues parlés (qui ont entièrement disparu ou n'ont jamais été couchés sur papier). L'œuvre ne sera redécouverte qu'en 1838 par la veuve de Mozart, Constanze, et ne verra la scène qu'en 1866. L'intrigue s'inscrit pleinement dans la mode des « turqueries » et du thème de la tolérance, très en vogue au siècle des Lumières. Elle narre l'amour secret entre la belle Zaïde, favorite du sérail du Sultan Soliman, et Gomatz, un esclave chrétien. Aidés par le noble Allazim, les deux amants tentent de s'enfuir mais sont capturés. Le manuscrit de Mozart s'arrête de manière dramatique au moment où le Sultan, ivre de rage et de jalousie, s'apprête à condamner les fugitifs à mort. Sur le plan musical, Zaïde recèle des trésors d'une maturité bouleversante. C'est dans cette partition que s'épanouit le sublime air de soprano « Ruhe sanft, mein holdes Leben » (Repose en paix, ma douce vie), une berceuse d'une apesanteur mélodique infinie où Zaïde dépose son portrait endormi aux côtés de Gomatz. L'œuvre frappe également par l'utilisation révolutionnaire du mélodrame (ou mélologue) : des monologues parlés par les acteurs sur un fond d'orchestre d'une immense tension dramatique, préfigurant le célèbre passage de la prison dans le Fidelio de Beethoven. D'un point de vue historique, Zaïde constitue le laboratoire expérimental direct de ce qui deviendra le premier grand chef-d'œuvre viennois de Mozart deux ans plus tard : L'Enlèvement au Sérail (1782). Les similitudes entre les deux ouvrages sont frappantes, tant dans la structure des personnages (le couple d'amants, le tyran, la basse bouffe Osmin) que dans les situations dramatiques. Cependant, Zaïde se distingue de son illustre successeur par un ton globalement plus sombre, plus politique et moins axé sur la comédie pure. La détresse des esclaves et la violence verbale du Sultan Soliman y sont dépeintes avec un réalisme psychologique saisissant. Aujourd'hui régulièrement complété par des ouvertures d'époque ou des textes contemporains reliant les morceaux, ce magnifique opéra-torse est célébré comme le témoignage d'un génie théâtral en pleine mutation, prêt à conquérir sa liberté artistique.