Chef-d'œuvre absolu de l'art choral romantique et monument d'une suprême probité artistique, le Christus factus est (WAB 11) d'Anton Bruckner est l'un des motets les plus puissants, fervents et théâtraux de l'histoire de la musique sacrée. Composé en 1884 à la fin de sa vie, en pleine période de maturité symphonique (entre ses Huitième et Neuvième symphonies), ce graduel condense en seulement quelques pages toute l'esthétique brucknérienne. Le compositeur autrichien y insuffle la foi fervente qui l'habite, transformant le texte de la Passion en un drame musical d'une intensité d'impact inouïe. Dans l'écriture, la partition déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Bruckner structure sa pièce comme une véritable cathédrale sonore d'une clarté texturale chirurgicale. Les modulations harmoniques, d'une audace inouïe pour l'époque, repoussent les limites de la tonalité traditionnelle selon une rigueur d'école d'une implacable logique. Le chœur refuse tout hédonisme sonore épuré et superficiel pour embrasser des contrastes dynamiques monumentaux, passant en un instant d'un pianissimo étouffé sur la souffrance humaine à un fff d'une immense pureté vocale instrumentale, où les voix s'élèvent pour célébrer la majesté divine à la manière d'un tutti d'orchestre ou d'un grand orgue. Interprète pléthorique du mystère de la Rédemption, du sacrifice à la gloire céleste, ce motet avance de bout en bout avec une belle urgence organique théâtrale. Il impose aux ensembles vocaux des exigences techniques et physiques athlétiques : la gestion des silences suspendus (le véritable secret de l'architecture brucknérienne), la précision millimétrée des attaques chromatiques et le soutien du souffle dans la coda finale exigent un engagement total. Pièce maîtresse des grands chœurs à travers le monde, le Christus factus est de Bruckner conserve au concert une autorité scénique superlative.