Cinquième volet du recueil offert en 1721 au margrave de Brandebourg, le Concerto brandebourgeois n° 5 en ré majeur, BWV 1050 constitue un jalon révolutionnaire et prophétique de l'histoire de la musique occidentale. Bach y opère un coup d'État instrumental sans précédent : il propulse le clavecin au rang de soliste absolu. Traditionnellement relégué à l'arrière-plan pour assurer la basse continue, l'instrument à clavier s'émancipe ici pour mener le jeu aux côtés d'une flûte traversière (une nouveauté à la cour de Köthen) et d'un violon. Par cette configuration audacieuse, Bach invente tout simplement les prémices du concerto pour piano moderne, brisant la hiérarchie baroque au profit d'une virtuosité superlative. Le premier mouvement (Allegro) s'ouvre sur une ritournelle orchestrale rayonnante, pleine d'une alacrité printanière en ré majeur. Très vite, un combat dialectique fascinant s'installe : le clavecin, d'abord discret, commence à s'agiter, multipliant les cascades de doubles puis de triples croches. Le génie dramatique de Bach culmine dans la célèbre cadence finale du mouvement. Pendant plusieurs minutes, l'orchestre, la flûte et le violon se taisent complètement, laissant le claveciniste seul face à une page d'une effervescence cinétique insensée. Cette improvisation feutrée et visionnaire traverse des zones d'ombres harmoniques d'une immense densité dramatique avant de ramener, comme par miracle, l'ultime et bref accord du tutti orchestral. Le deuxième mouvement (Affettuoso, en si mineur) suspend le temps et instaure une atmosphère de sonate en trio d'une profonde intimité. L'orchestre est entièrement exclu ; seuls la flûte, le violon et le clavecin dialoguent au cœur d'un tissu polyphonique serré, où chaque ligne déploie une mélancolie d'une grande pureté vocale. L'œuvre se referme sur un troisième mouvement (Allegro) qui adopte le balancement spirituel et dandinant d'une gigue. Construit comme une grande fugue, ce finale associe la rigueur du contrepoint savant à la vivacité théâtrale de l'opéra italien. Le clavecin y reprend ses droits virtuoses sans jamais rompre l'équilibre démocratique avec ses partenaires, scellant ce chef-d'œuvre par une leçon magistrale de clarté texturale et de probité architecturale.