Concerto
Dernier volet du célèbre recueil offert en 1721 au margrave de Brandebourg, le Concerto brandebourgeois n° 6 en si bémol majeur, BWV 1051 se distingue par une atmosphère d'une intimité feutrée et une palette de couleurs automnales qui tranchent radicalement avec l'éclat virtuose des concertos précédents. Probablement composé à la cour de Köthen — où le prince Léopold d'Anhalt-Köthen, grand amateur de musique, aimait jouer de la viole de gambe —, ce sixième concerto abandonne la grandiloquence orchestrale pour embrasser l'esprit d'une conversation chambriste subtile, presque ésotérique. La principale singularité de cette partition réside dans son instrumentation révolutionnaire, caractérisée par l'exclusion absolue des violons. Bach y rassemble uniquement des instruments de tessitures moyennes et graves : deux viole da braccio (altos modernes), deux viole da gamba (violes de gambe), un violoncelle et la basse continue. Ce choix crée un tissu sonore d'une texture veloutée, sombre et chaleureuse. Au-delà du timbre, l'œuvre met en scène une dialectique historique fascinante : elle fait dialoguer les deux altos, instruments "modernes" et dynamiques de l'époque, avec les deux violes de gambe, instruments aristocratiques alors en voie d'obsolescence, relégués ici à un rôle de soutien harmonique discret. Le premier mouvement plonge immédiatement l'auditeur dans une motricité rythmique irrésistible. Les deux altos y exposent un thème en canon serré, se poursuivant à la double croche à seulement un temps d'intervalle, ce qui crée un effet de vêtement sonore continu et une alacrité cinétique hypnotique. Le deuxième mouvement (Adagio ma non tanto, transposé dans la tonalité chaleureuse de mi bémol majeur) constitue le sommet élégiaque de l'œuvre. Bach choisit d'y exclure les deux violes de gambe, laissant les deux altos et le violoncelle tisser une cantilène suspendue d'une pureté vocale poignante, d'où émane une mélancolie résignée. Le finale (Allegro) rompt ce climat introspectif en adoptant le balancement dandinant d'une gigue à deux temps. Les violes de gambe réintègrent l'effectif pour soutenir une danse virtuose où les altos rivalisent d'agilité à travers des traits de doubles croches syncopees. Par cette science superlative du contrepoint et cette économie de moyens, Bach offre un chef-d'œuvre de clarté texturale et de probité architecturale, prouvant que le génie n'a pas besoin de l'éclat des aigus pour illuminer l'espace sonore.