Le Concerto pour deux claviers en ut mineur BWV 1062 est une page fascinante qui témoigne de l'incroyable pragmatisme de Johann Sebastian Bach. Vers 1736, alors qu'il dirige le Collegium Musicum au Café Zimmermann de Leipzig, Bach a un besoin urgent de pièces concertantes pour animer ces concerts hebdomadaires. Pour ce faire, il décide d'adapter son célébrissime Concerto pour deux violons en ré mineur (BWV 1043), composé quinze ans plus tôt à Köthen, en remplaçant les violons solistes par les claviers nouvellement perfectionnés qu'il souhaite mettre en valeur aux côtés de ses fils et de ses élèves. Pour adapter l'œuvre aux contraintes techniques des clavecins de l'époque, Bach opère une transposition un ton plus bas, faisant basculer la partition du ré mineur d'origine vers la gravité solennelle d'ut mineur. L'écriture pour les violons est magistralement réinventée : les longues notes tenues des archets se transforment en motifs perlés aux claviers, tandis que Bach enrichit le tissu polyphonique en ajoutant des lignes de basse et des accords complexes. Le dialogue entre les deux solistes demeure d'une égalité absolue, un contrepoint serré et jubilatoire où les deux instruments s'imitent et se croisent sans cesse. Le mouvement central (Andante e piano), transposé en mi bémol majeur, constitue le cœur poétique et spirituel de l'œuvre. Écrit sur un rythme de pastorale en 12/8, il donne à entendre une longue conversation d'une tendresse infinie, presque vocale, où les deux claviers s'échangent une mélodie suspendue sur un tapis discret et pudique des cordes de l'orchestre. La tension dramatique et l'énergie motrice reprennent immédiatement leurs droits dans le finale (Allegro assai) en ut mineur, une course contrapuntique haletante d'une absolue rigueur architecturale qui referme le concerto avec éclat.