Le Concerto pour piano n° 2 en sol mineur de Prokofiev est l'une des œuvres les plus sauvages, sombres et monumentales de toute la littérature concertante. Composé initialement en 1913 par un Prokofiev alors âgé de 22 ans et profondément affecté par le suicide de son ami Max Schmidthof, le concerto fit scandale lors de sa création en Russie, la critique qualifiant sa violence de "futuriste" et de "cacophonie". La partition originale ayant brûlé pendant la Révolution russe, Prokofiev la reconstitua de mémoire en 1923 depuis l'exil, en profitant pour complexifier encore l'écriture et en faire le monstre pianistique que l'on connaît aujourd'hui. Le concerto se distingue par une architecture en quatre mouvements qui repousse les limites physiques et techniques de l'interprète. Le premier mouvement s'ouvre sur une mélancolie trompeuse avant de basculer dans une cadence solo d'une dimension et d'une violence inouïes : une immense fresque de cinq minutes, véritable cataclysme sonore écrit sur trois portées où le piano rivalise de puissance avec un orchestre apocalyptique. Le Scherzo qui suit est un mouvement perpétuel vertigineux où les deux mains du pianiste jouent en octaves strictes et sans aucune interruption, tandis que l' Intermezzo déploie une marche grotesque, pesante et menaçante aux accents presque mahlériens. Le Finale culmine dans une tempête barbare, alternant entre des ruées virtuoses frénétiques et une complainte centrale d'une nostalgie typiquement russe, inspirée des berceuses populaires. Exigeant une endurance surhumaine, une force athlétique et une clarté digitale absolue, le deuxième concerto de Prokofiev est redouté par la majorité des pianistes. C'est une œuvre viscérale et cathartique qui, loin du brio plus souriant du célèbre Troisième Concerto, plonge l'auditeur dans une transe sonore d'une puissance tragique et d'un modernisme absolument saisissants.