Composée en 1874, la Danse macabre, op. 40 est le poème symphonique le plus célèbre de Camille Saint-Saëns et un chef-d'œuvre absolu de la musique à programme française. Inspirée par un poème fantastique d'Henri Cazalis évoquant le sabbat des morts au cœur de la nuit, l'œuvre transpose avec humour, ironie et mystère le vieux mythe médiéval de la mort égalisatrice. Saint-Saëns y fait preuve d'une invention mélodique et d'un génie de la caractérisation instrumentale sans précédent, transformant un sujet traditionnellement effrayant en une sarabande fantastique d'une folle alacrité rythmique. L'œuvre s'ouvre à minuit pile : la harpe égrène douze notes répétées, suivies par les accords grinçants d'un violon solo dont la corde la plus aiguë a été volontairement désaccordée (une technique appelée scordature) pour sonner de manière diabolique. C'est la Mort qui accorde son instrument sur une tombe. Immédiatement après, une force cinétique irrésistible emporte l'orchestre dans une valse infernale. Saint-Saëns utilise pour la première fois dans un orchestre symphonique le xylophone, dont la clarté texturale chirurgicale imite de manière saisissante le claquement sec des os des squelettes qui s'extirpent de leurs sépultures pour danser. La partition progresse ainsi dans une urgence organique et une théâtralité dramatique superlatives, où le thème de la valse s'entrelace de manière parodique avec le motif grégorien du Dies irae. L'orchestre avance par vagues d'un hédonisme sonore fantastique jusqu'au climax de la nuit. Soudain, le hautbois imite le chant du coq : le jour se lève, brisant instantanément la transe dionysiaque. Dans un murmure d'une immense pureté vocale, le violon de la Mort joue une dernière phrase mélancolique avant que les spectres ne s'évanouissent dans le silence, scellant cette pièce comme une leçon magistrale d'architecture et d'esprit français.