Dix ans après le triomphe de son premier oratorio Paulus (Saint Paul), Felix Mendelssohn signe avec Elias son chef-d'œuvre absolu dans le domaine de la musique sacrée, et ce qui s'avèrera être le dernier grand jalon de sa fulgurante carrière. Passionné par l'Ancien Testament et fasciné par la stature théâtrale et intransigeante du prophète Élie, le compositeur retravaille le livret pendant plusieurs années pour en faire un drame spirituel d'une efficacité saisissante. Sa création en anglais au Festival de Birmingham en 1846 souleva un enthousiasme public d'une dimension historique, installant définitivement Mendelssohn comme le digne héritier de Haendel au panthéon de la musique chorale britannique. Sur le plan musical, Elias réalise une synthèse miraculeuse entre la rigueur de la science contrapuntique héritée de Jean-Sébastien Bach, la puissance dramatique des fresques chorales de Haendel et les couleurs instrumentales chatoyantes du romantisme allemand. L'œuvre s'ouvre de manière totalement révolutionnaire : avant même le prélude orchestral, la voix de basse d'Élie s'élève pour prononcer sa malédiction, déclenchant immédiatement une ouverture fugitive qui dépeint la détresse de la famine. La partition regorge de moments d'anthologie, comme les chœurs frénétiques et sauvages des prêtres de Baal invoquant vainement leur idole, le divin trio d'anges a cappella « Hebe deine Augen auf » (Lève tes yeux vers les montagnes), ou encore le déchirant aria d'alto « Es ist genug » (C'est assez), qui fait explicitement écho au « Es ist vollbracht » de la Passion selon saint Jean de Bach. Au-delà de la splendeur des chœurs — qui occupent une place centrale et agissent tour à tour comme la foule en colère, le peuple repentant ou la voix de la nature —, la force de l'oratorio réside dans la psychologie profondément humaine de son personnage principal. Élie n'est pas représenté comme un saint de marbre immuable, mais comme un homme de chair, sujet au doute absolu, à l'épuisement physique et à la dépression au milieu du désert, avant de retrouver la paix intérieure. C'est cette vulnérabilité, magnifiée par une orchestration d'une invention mélodique inépuisable, qui confère à Elias sa dimension universelle et théâtrale, en faisant l'un des monuments les plus programmés et aimés du répertoire symphonique-choral mondial.