En blanc et noir est l'un des chefs-d'œuvre les plus sombres, prophétiques et pourtant méconnus de Claude Debussy. Après une année 1914 de silence total, paralysé par la dépression créative induite par l'horreur de la guerre et la maladie, Debussy s'isole en Normandie à l'été 1915. C'est là, dans un sursaut de génie absolu, qu'il accouche de ses dernières grandes pages (la suite pour deux pianos, les Études, et les trois Sonates).Le titre de l'œuvre est une fausse piste de modestie. Debussy prétendait vouloir simplement faire de la musique pure, un équivalent sonore des tableaux en noir et blanc ou des eaux-fortes de Rembrandt. Mais la réalité est infiniment plus théâtrale et cinématographique. Les deux pianos ne sont pas utilisés pour leur douceur impressionniste habituelle, mais comme une machine à percussion moderne, orchestrale et incisive.Le champ de bataille du second mouvement : Le mouvement central (Lento molto) est un monument de la musique de guerre. Dédié à Jacques Charlot (un jeune lieutenant et ami de l'éditeur de Debussy, tué au front en mars 1915), ce morceau est une élégie funèbre. Au milieu d'une brume harmonique grise, on entend le pas lourd des armées. Soudain, le choral luthérien s'élève, arrogant et dissonant. Debussy utilise le piano pour recréer le fracas des obus et la détresse du front, avant qu'un motif de fanfare française ne vienne briser l'hégémonie du choral allemand. La fin du mouvement retombe dans un silence de cimetière militaire, d'une tristesse absolue.Le troisième mouvement, quant à lui, est un hommage direct à son jeune ami Igor Stravinsky (dont Debussy admirait fougueusement Le Sacre du printemps). On y retrouve ce traitement géométrique, sec et implacable du rythme, annonçant déjà le néo-classicisme des années 1920.En blanc et noir est l'adieu au piano de Debussy : une œuvre d'une lucidité terrifiante, où les pastels du Clair de lune ont définitivement laissé la place au fusain tragique du vingtième siècle en marche.