Créé deux ans après le triomphe absolu de sa Mignon, le Hamlet d'Ambroise Thomas est l'un des sommets du "Grand Opéra" romantique français. Adapter le chef-d'œuvre théâtral, sombre et philosophique de Shakespeare pour la scène lyrique parisienne du dix-neuvième siècle était un pari extrêmement risqué. Pour plaire au public de l'époque, les librettistes Barbier et Carré durent simplifier l'intrigue, resserrer l'action autour du couple Hamlet/Ophélie et, surtout, adapter le dénouement aux conventions de l'Opéra de Paris (le public rejetant les bains de sang trop réalistes). Sur le plan musical, Thomas signe une partition d'une formidable inventivité, particulièrement moderne dans sa gestion des couleurs orchestrales et des atmosphères psychologiques. L'œuvre est entrée dans l'histoire pour deux raisons majeures qui bousculent les traditions de l'opéra : - Un héros baryton : Dans la tradition de l'opéra romantique, le jeune premier, l'amoureux ou le héros est presque systématiquement un ténor. Pour Hamlet, Ambroise Thomas choisit de confier le rôle-titre à un baryton (voix d'homme intermédiaire). Ce choix confère au prince de Danemark une gravité, une noirceur et une profondeur psychologique idéales pour incarner la mélancolie, le doute et la folie feinte. C'est aujourd'hui l'un des rôles de baryton les plus exigeants et recherchés du répertoire français (immortalisé à la création par le mythique Jean-Baptiste Faure). - La Scène de la folie d'Ophélie : L'acte IV est entièrement dédié à Ophélie. Devenue folle de douleur après avoir été rejetée par Hamlet, elle délire au milieu des paysages nordiques, distribue des fleurs imaginaires aux paysans avant de se laisser glisser dans le fleuve. Thomas y écrit une page vocale absolument dantesque : un immense solo truffé de vocalises virtuoses, de trilles et de sauts d'intervalles vertigineux, qui intègre de manière sublime une vieille ballade scandinave. C'est le prototype de la grande scène de folie romantique, un morceau de bravoure obligatoire pour les plus grandes sopranos coloratures de la planète. Thomas montre également un sens dramatique aiguisé dans l'utilisation pionnière du saxophone alto (un instrument flambant neuf à l'époque, inventé par Adolphe Sax) pour accompagner le monologue du Spectre, apportant un timbre sépulcral, blafard et proprement surnaturel à la fosse d'orchestre. Le roi survivant : l'incroyable fin "alternative" : Pour ne pas heurter la sensibilité des spectateurs parisiens de 1868, le livret original d'Ambroise Thomas prenait une liberté hallucinante par rapport à Shakespeare : à la fin de l'opéra, Hamlet tue Claudius, mais il ne meurt pas. Le Spectre réapparaît, condamne Gertrude au couvent et couronne Hamlet roi de Danemark sur le cadavre d'Ophélie ! Face aux hurlements des puristes shakespeariens lors des représentations à Londres quelques mois plus tard, Ambroise Thomas dut se résoudre à composer une fin alternative tragique (la "version de Covent Garden") où Hamlet, rongé par le remords et le désespoir, se poignarde enfin sur la tombe de sa bien-aimée. De nos jours, les opéras jonglent régulièrement entre ces deux fins selon les productions.