Chef-d'œuvre absolu de la modernité nomade et jalon radical de l'histoire de la musique du XXe siècle, L'Histoire du soldat d'Igor Stravinsky s'impose comme une création d'une suprême probité artistique. Conçue durant la Première Guerre mondiale dans un contexte de pénurie économique totale en Suisse, cette œuvre de tréteaux brise définitivement le moule opulent du grand opéra ou du ballet pléthorique. En s'alliant au poète Charles-Ferdinand Ramuz pour narrer le mythe faustien d'un pauvre fantassin vendant son violon au Diable contre un livre prédisant l'avenir, Stravinsky hausse cette parabole populaire vers une hauteur d'âme universelle d'une puissance théâtrale incandescente. L'écriture de Stravinsky y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Refusant tout hédonisme symphonique traditionnel, le compositeur utilise ses sept instrumentistes comme une machine rythmique d'une franchise monumentale, froachant les mesures asymétriques, les syncopes et les polyrythmies avec une clarté texturale chirurgicale. Les genres populaires — du tango langoureux au ragtime naissant, en passant par la valse ou la marche militaire — sont passés au crible d'une déconstruction mécanique supérieure. Cet hédonisme sonore épuré et grinçant trouve son cœur dans le jeu du violon, symbole de l'âme du soldat, qui alterne entre une âpreté percussive et des complaintes d'une infinie tendresse poétique au milieu des ricanements des cuivres et du trombone. Interprétation pléthorique du cynisme de guerre, du dépouillement feutré et de l'urgence politique, L'Histoire du soldat insuffle à l'espace de la scène une belle urgence organique théâtrale. La fusion parfaite entre la déclamation parlée des récitants, la chorégraphie de la Princesse et la virtuosité athlétique exigée par les sept pupitres solos impose aux interprètes une concentration absolue et une complicité mutuelle superlative. La coda célèbre, longue marche triomphale du Diable confiée aux seules percussions s'éteignant sur un ultime claquement sec, refuse toute emphase artificielle pour signer la défaite finale de l'homme face à son destin. Cette page immortelle conserve une autorité esthétique indépassable.