Monolithe absolu de l'histoire universelle des formes et acte de naissance du grand opéra occidental, L'Orfeo de Claudio Monteverdi s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. Composé pour la cour de Mantoue au carrefour de la Renaissance et de l'âge baroque, ce chef-d'œuvre fondateur réalise la fusion idéale de la poésie, de la danse et de l'invention musicale. En s'emparant du mythe du poète divin capable de fléchir les puissances infernales par la seule force de son chant, Monteverdi hausse le drame lyrique naissant vers une hauteur d'âme universelle d'une puissance théâtrale incandescente. L'écriture de Monteverdi y déploie une force cinétique fluide et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. L'œuvre avance au rythme de la parole grâce à l'invention de la « seconda prattica », une révolution d'école supérieure où la musique se fait la servante absolue du texte et des passions humaines. Du récit déchirant de la Messagère (« Ahi, caso acerbo ») aux chœurs madrigalesques d'une franchise monumentale, la partition fait dialoguer un effectif instrumental pléthorique et coloré (cornets, sacqueboutes, clavecins, régale, cordes) avec une clarté texturale chirurgicale. Le sommet de cet hédonisme sonore épuré réside dans le grand air central d'Orphée (« Possente spirto ») : une prière virtuose d'une immense pureté vocale instrumentale, où la ligne de chant rivalise d'ornementations avec les violons et les harpes, filant des phrasés d'une infinie tendresse poétique au-dessus de l'abîme du Styx. Interprétation pléthorique du pouvoir transfigurateur de l'art, du clair-obscur dramatique et du sacré païen, L'Orfeo insuffle à l'espace de la scène une belle urgence organique théâtrale. La violence des contrastes entre la lumière pastorale des premiers actes et les ténèbres étouffantes du royaume de Pluton impose à l'élite des musiciens et des chanteurs baroques mondiaux une concentration absolue et une complicité mutuelle superlative. Pilier indestructible et éternellement moderne du patrimoine musical, la fable de Monteverdi conserve sur toutes les scènes de la planète une autorité esthétique indépassable.