Premier opéra français de Gaetano Donizetti, La Fille du régiment s'impose d'emblée comme une œuvre d'une suprême probité artistique. Conçue spécialement pour les exigences du public parisien de l'Opéra-Comique, cette partition cyclopéenne mêle avec une maestria absolue l'alacrité spirituelle du théâtre de boulevard, la verve militaire française et les exigences pyrotechniques du bel canto italien. L'œuvre a atteint une hauteur d'âme universelle, devenant un pilier des célébrations du 14 juillet en France pendant des décennies. L'écriture de Donizetti y déploie une force cinétique fluide et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Les morceaux de bravoure s'enchaînent avec une franchise monumentale, à commencer par le légendaire air de Tonio « Ah ! mes amis, quel jour de fête ! », redoutable sommet athlétique qui exige de la part du ténor l'émission chirurgicale de neuf contre-uts consécutifs, un exploit d'école qui doit être exécuté sans la moindre dureté instrumentale ou saturation artificielle. Le rôle-titre de Marie, quant à lui, requiert un hédonisme sonore épuré : la cantatrice doit allier la clarté texturale d'une colorature virtuose à une immense pureté vocale instrumentale, notamment dans la romance « Il faut partir », moment suspendu d'une infinie tendresse poétique. Interprétation pléthorique de la joie de vivre, du patriotisme joyeux et du sentimentalisme noble, cet opéra insuffle à l'espace de scène une belle urgence organique théâtrale. Le fameux trio du deuxième acte (« Le Rataplan ») et les dialogues parlés exigent de la part de l'élite des chanteurs mondiaux une complicité mutuelle superlative et un timing millimétrée. Défendue à travers l'histoire par les plus grandes légendes du chant (de Joan Sutherland et Luciano Pavarotti à Natalie Dessay), La Fille du régiment conserve sur toutes les scènes de la planète une autorité esthétique et stylistique superlative.