Monolithe absolu du Grand Siècle et sommet indépassable de la collaboration fusionnelle entre Jean-Baptiste Lully et Molière, Le Bourgeois gentilhomme représente l'apogée de la comédie-ballet française. Commandée par le roi Louis XIV, désireux de tourner en dérision l'ambassadeur turc Soliman Aga qui avait dédaigné la splendeur de la cour de Versailles, l'œuvre fusionne le théâtre, la musique, le chant et la danse en un tout organique et indissociable. Lully y déploie un artisanat musical d'élite, inventant un langage à la fois noble, bouffon et d'une efficacité dramatique supérieure pour servir la satire sociale universelle de Molière. L'intrigue suit les mésaventures de Monsieur Jourdain, un riche bourgeois obsédé par l'idée d'accéder à la noblesse. Naïf et vaniteux, il se fait duper par une armada de maîtres d'armes, de philosophie, de musique et de danse, tous impatients de piller sa fortune. Le paroxysme de la pièce — et le cœur de la partition de Lully — réside dans la mythique scène de la "Cérémonie des Turcs" au quatrième acte, une mascarade burlesque où le futur gendre de Jourdain, déguisé en fils du Grand Turc, l'élève au rang imaginaire de "Mamamouchi". Lully signe ici des pages d'un exotisme fantasmé savoureux, mêlant le faste versaillais à une parodie truculente des rituels ottomans. Sur le plan musical, l'œuvre brille par sa clarté de cristal et sa science consommée de la danse. L'Ouverture en sol mineur, avec son rythme pointé solennel typique de l'ouverture à la française, installe d'emblée une majesté royale. Ce climat noble est magnifiquement détourné dans la Marche pour la cérémonie des Turcs (également en sol mineur), pièce d'orfèvrerie rythmique portée par des percussions athlétiques et des vents d'une absolue vivacité. Le Ballet des Nations qui clôt le spectacle offre un feu d'artifice de plasticité stylistique, faisant dialoguer des accents espagnols, italiens et français. Alliant une discipline de construction métronomique à une verve poétique d'une grande fraîcheur, cette partition historique exige des ensembles baroques une probité stylistique absolue et une écoute mutuelle superlative pour faire revivre l'esprit de fête et l'éclatante théâtralité de la cour du Roi-Soleil.