Ultime chef-d'œuvre et testament lyrique de Nikolai Rimsky-Korsakov, Le Coq d'or est un monolithe d'audace politique et de splendeur orchestrale. Composé au lendemain du traumatisme de la révolution de 1905 et de la désastreuse guerre russo-japonaise, l'opéra dissimule sous les dehors inoffensifs d'un conte de fées traditionnel une satire politique d'une férocité herculéenne contre l'autocratie tsariste, l'incompétence militaire et la corruption de la cour. La censure impériale ne s'y trompa pas et interdit immédiatement l'œuvre, qui ne put être créée qu'un an après la mort du compositeur, profondément meurtri par ce conflit avec le pouvoir. L'intrigue met en scène le Roi Dodon, un monarque paresseux, glouton et stupide, lassé des guerres incessantes. Un mystérieux Astrologue lui fait alors présent d'un Coq d'or magique capable de donner l'alerte à chaque fois qu'un danger menace les frontières, en échange de la promesse de voir son vœu le plus cher exaucé à sa demande. Rassuré, le roi s'endort, mais le Coq sonne bientôt l'alarme. Après l'envoi de ses armées et la mort absurde de ses deux fils, Dodon part lui-même au front. Il y découvre non pas un ennemi sanglant, mais la tente de la fascinante et vaporeuse Reine de Chemakha. Subjugué par sa beauté impériale, le roi abdique toute dignité, l'épouse et la ramène en triomphe dans sa capitale. C'est alors que l'Astrologue réapparaît pour réclamer son dû : la Reine elle-même. Fou de rage et de jalousie, le roi frappe l'Astrologue à mort. Le Coq d'or se venge instantanément en fondant sur Dodon et en lui perforant le crâne d'un coup de bec. L'opéra se conclut par la disparition mystique de la Reine et un épilogue où l'Astrologue rappelle au public que toute cette histoire n'était qu'une illusion, à l'exception de lui-même et de la Reine. Sur le plan musical, Rimsky-Korsakov déploie un artisanat orchestral d'une richesse harmonique superlative. L'œuvre est structurée autour d'une dualité stylistique géniale : le monde mortel, grotesque et lourd de Dodon est caractérisé par un style diatonique traditionnel et des rythmes de marches populaires russes d'une grande franchise ; à l'inverse, le monde magique de l'Astrologue, du Coq et de la Reine baigne dans un orientalisme envoûtant, gouverné par un chromatisme sinueux, des gammes par tons et des textures d'une clarté de cristal. L'œuvre comporte des défis vocaux légendaires : le rôle de la Reine de Chemakha exige une soprano colorature dramatique capable d'allier une agilité digitale vocale insolente à un magnétisme sensuel, culminant dans le mythique « Hymne au Soleil » du deuxième acte. Le rôle de l'Astrologue requiert quant à lui un ténor altino, une tessiture exceptionnellement aiguë exigeant un contrôle de tête absolu pour chanter dans le registre suraigu avec une aisance déroutante. Modèle absolu d'intégrité intellectuelle et d'orchestration moderne (qui influencera profondément le jeune Igor Stravinsky), Le Coq d'or exige des interprètes une discipline collective métronomique et une écoute mutuelle superlative pour dompter l'une des partitions les plus ironiques, colorées et ensorcelantes de l'école russe contemporaine.