Lohengrin occupe une place charnière et absolument fascinante dans la production wagnérienne. Composé entre 1845 et 1848, il s'agit du dernier des « opéras romantiques » de Wagner (après Le Vaisseau fantôme et Tannhäuser) avant que le compositeur ne théorise et n'applique le concept révolutionnaire de « drame musical » avec la Tétralogie. En raison de son implication dans l'insurrection de Dresde en 1849, Wagner, alors exilé politique en Suisse, ne put assister à la création de son œuvre à Weimar, orchestrée par son ami et soutien indéfectible, Franz Liszt. L'opéra connut un immense succès et devint rapidement l'une des œuvres les plus populaires du compositeur, séduisant jusqu'au roi Louis II de Bavière, qui y puisa l'inspiration pour son château de Neuschwanstein. Sur le plan musical, l'œuvre brille par une pureté céleste et un raffinement de l'orchestration inédit. Le Prélude de l'Acte I est un chef-d'œuvre absolu de peinture sonore, décrivant la descente progressive du Saint-Graal depuis les cieux à travers un halo frémissant de violons divisés dans l'aigu. L'œuvre est mondialement célèbre pour son Chœur nuptial de l'Acte III (Treulich geführt), devenu la marche nuptiale par excellence de la culture populaire occidentale. Cependant, le sommet émotionnel et dramatique reste le célèbre Récit du Graal (In fernem Land), où la voix du ténor s'élève dans un mysticisme épuré pour révéler enfin le secret de son identité sacrée. Derrière les fastes du Moyen Âge chevaleresque et les conflits politiques du duché de Brabant, Lohengrin explore la tragédie de la solitude de l'artiste et l'impossibilité d'un amour absolu basé sur la condition de l'aveuglement. Wagner oppose magistralement le monde diurne, chrétien et solaire de Lohengrin et Elsa à l'univers nocturne, païen et machiavélique d'Ortrud et Telramund, ces derniers préfigurant la complexité psychologique des futurs grands antagonistes wagnériens. C'est une œuvre d'une immense mélancolie, où le doute humain brise le miracle divin, laissant derrière elle l'une des fins les plus déchirantes du répertoire lyrique.