Monolithe de marbre et de feu, Œdipus Rex est l'un des sommets absolus de la période néo-classique d'Igor Stravinsky. Désireux de bâtir un drame d'une monumentalité universelle et dépouillé de tout réalisme théâtral anecdotique, le compositeur fait appel à Jean Cocteau pour condenser le mythe grec de Sophocle. Pour figer définitivement l'action dans une dimension rituelle et intemporelle, Stravinsky prend une décision radicale : faire traduire le texte en latin, une langue qu'il qualifie de « momifiée » et de « matière d'une rigidité sculpturale ». Pour guider l'auditeur dans ce dédale sacré, un narrateur en costume moderne intervient avant chaque scène pour résumer le drame avec un détachement ironique, transformant le spectateur en témoin d'une fatalité déjà accomplie. L'intrigue suit la descente aux enfers d'Œdipe, roi de Thèbes. Alors que la ville est ravagée par la peste, l'oracle exige que le meurtrier de l'ancien roi, Laius, soit puni. Avec une superbe arrogance, Œdipe jure de démasquer le coupable. Mais chaque témoignage (l'oracle de son beau-frère Créon, les prophéties du devin aveugle Tirésias, puis les révélations de sa femme et mère Jocaste) resserre le nœud coulant du destin. Œdipe doit se rendre à l'évidence : le voyageur qu'il a tué jadis au croisement de trois routes n'était autre que son père, et l'épouse qui partage son lit est sa propre mère. Face à cette horreur indicible, Jocaste se pend et Œdipe se crève les yeux avec ses agrafes d'or, avant d'être banni par le chœur des Thébains dans une marche funèbre d'une poignante intériorité. Sur le plan musical, Stravinsky déploie un artisanat supérieur qui fusionne la rigueur d'un oratorio de Haendel, la géométrie des passions de Verdi et l'énergie rythmique brute héritée de son propre Sacre du printemps. L'œuvre frappe par sa raideur hiératique et ses contrastes monumentaux : les airs d'Œdipe sont d'abord surchargés de vocalises et de fioritures d'une agilité digitale vocale insolente, symbolisant son orgueil aveugle, tandis que le chœur d'hommes martèle des blocs d'accords d'une force herculéenne et d'une franchise rythmique implacable. L'entrée de Jocaste au second acte (« Nonn' erubescitis, reges ») est un moment de haute tension théâtrale, suspendu à une ligne de chant d'un hédonisme sonore farouche et volcanique. Stravinsky imaginait pour cet opéra-oratorio une mise en scène d'un calme souverain, presque totalement immobile : les chanteurs devaient être costumés comme des statues rigides, seuls leurs visages apparaissant à travers des masques immenses, refusant toute théâtralité artificielle. Alliant une discipline chorale métronomique à une orchestration d'une clarté de cristal (faisant la part belle aux timbales et aux cuivres incandescents), Œdipus Rex exige de ses interprètes une probité artistique supérieure et une écoute mutuelle superlative, s'affirmant comme l'une des architectures sonores les plus saisissantes, tragiques et universellement respectées du XXe siècle.