La genèse de cette version d'Orphée est le fruit d'une rencontre historique entre le génie de Christoph Willibald Gluck, la science orchestrale d'Hector Berlioz et le talent dramatique de la contralto Pauline Viardot. En 1859, Léon Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique à Paris, décide de remonter le chef-d'œuvre de Gluck, mais se heurte à un problème de distribution : le rôle d'Orphée, écrit à l'origine pour un castrat alto dans la version italienne de Vienne (1762), puis transposé pour une haute-contre (ténor aigu) dans la version française de Paris (1774), n'est plus adapté aux standards vocaux du XIXe siècle. Carvalho fait alors appel à Berlioz, admirateur inconditionnel de Gluck, pour réaliser une synthèse des deux versions capable de confier le rôle-titre à Pauline Viardot. Pour accomplir cette tâche, Berlioz fait preuve d'une rigueur philologique exceptionnelle et d'un infini respect pour la partition originale. Il choisit de structurer l'œuvre en quatre actes bien équilibrés au lieu de trois, en condensant certaines des danses ajoutées en 1774 pour le public parisien et en rétablissant le schéma tonal plus sombre et dramatique de la version de Vienne. Son travail consiste principalement à adapter la ligne vocale d'Orphée au registre de contralto de Viardot, tout en débarrassant la partition des orchestrations douteuses et des approximations accumulées au fil des décennies à l'Opéra de Paris. Le résultat est une résurrection musicale d'une clarté absolue, où la pureté classique de Gluck s'allie magnifiquement à l'expression théâtrale romantique. Lors de sa création le 18 novembre 1859, cet Orphée restauré remporte un triomphe colossal, marquant profondément la vie culturelle parisienne et attirant des admirateurs tels que Gustave Flaubert, Charles Dickens ou le jeune Camille Saint-Saëns. La performance de Pauline Viardot, notamment son interprétation déchirante du célèbre air « J'ai perdu mon Eurydice », entre instantanément dans la légende de l'art lyrique. Cette version de Berlioz s'est imposée pour près d'un siècle comme la mouture de référence sur toutes les scènes mondiales. Alliant une immense probité musicologique à une efficacité dramatique supérieure, ce travail de passeur d'élite demeure aujourd'hui encore l'un des hommages les plus respectés et inspirants d'un grand compositeur à l'un de ses maîtres du passé.