Composée durant l'été 1880 dans la station thermale de Bad Ischl, l'Ouverture tragique est le pendant sombre et introspectif de l'Ouverture pour une fête académique (op. 80), écrite au même moment. Brahms aimait à présenter ces deux pièces comme un couple indissociable, résumant leur saisissant contraste par une formule devenue célèbre : « l'une pleure alors que l'autre rit ». Contrairement à la coutume de l'époque romantique, cette ouverture ne se rattache à aucune pièce de théâtre ni à aucun programme littéraire spécifique, même si des chercheurs ont avancé qu'elle aurait pu être esquissée en pensant au Faust de Goethe. Il s'agit d'une œuvre de musique pure, une exploration abstraite et universelle du sentiment tragique et de la condition humaine. Le choix de la tonalité de ré mineur n'a rien d'anodin : c'est la tonalité fatidique du Requiem et de Don Giovanni de Mozart, ou encore de la Neuvième Symphonie de Beethoven. L'œuvre s'ouvre de manière saisissante par deux accords orchestraux foudroyants et monolithiques, suivis immédiatement par un motif murmuré aux cordes, instillant une atmosphère d'angoisse et de marche funèbre. Le premier thème se déploie avec une sévérité farouche, scandé par des syncopes haletantes et des éclats de cuivres. Un second thème en fa majeur, confié aux violons, apporte une oasis de consolation d'un lyrisme suspendu, mais cette lueur d'espoir est rapidement balayée par un développement tumultueux et d'une grande densité contrapuntique. La véritable originalité structurelle de l'œuvre réside dans sa section centrale (Molto più moderato). Plutôt que de céder à la virtuosité, Brahms y ralentit le tempo, transformant le matériel thématique en une déploration solennelle d'une immense gravité, qui fait office de mouvement lent miniature au cœur de l'ouverture. La réexposition et la coda finale ne débouchent sur aucune transfiguration victorieuse ; Brahms refuse tout dénouement heureux artificiel et préfère clore son chef-d'œuvre dans un élan de révolte héroïque, s'éteignant abruptement dans la sévérité du ré mineur initial. Monument d'architecture symphonique, l'Ouverture tragique demeure l'une des pages les plus puissantes, stoïques et rigoureuses du romantisme allemand.