Composé bien avant que Jean-Philippe Rameau ne révolutionne l'opéra français à Paris avec Hippolyte et Aricie, le motet Quam dilecta tabernacula appartient au corpus rare mais précieux de sa musique religieuse de jeunesse. Écrit durant ses années de pérégrinations comme organiste en province (vraisemblablement à Lyon ou lors de son second séjour à Clermont-Ferrand), ce grand motet s'inscrit dans la digne tradition de l'école versaillaise de Michel-Richard Delalande. Pourtant, sous la plume du futur théoricien de l'harmonie, le genre sacré s'embrase d'une théâtralité latente, d'une audace harmonique et d'une alacrité rythmique superlatives qui annoncent le génie dramatique de sa maturité. Le texte du Psaume 83, qui chante la nostalgie de l'âme humaine pour la demeure divine et la beauté des tabernacles, offre à Rameau un formidable terrain d'illustration madrigaliste (le peinture de mots). Dès le chœur initial, le compositeur installe un climat de ferveur contemplative d'une grande clarté texturale, où les voix s'élèvent en volutes imitatives pour figurer l'aspiration vers le sacré. Le sommet de ce figuralisme culmine dans le verset Etenim passer invenit sibi domum (« Le passereau même a trouvé une maison ») : confié à la haute-contre solo, ce mouvement est orné de vocalises légères et de trilles piquants aux flûtes et aux violons, imitant de manière virtuose le ramage et le battement d'ailes des oiseaux. La science harmonique de Rameau s'exprime avec une probité stylistique absolue dans les sections chorales complexes, notamment le Domine Deus virtutum final. Construit sur un contrepoint rigoureux et une structure fuguée d'une magnifique densité architecturale, ce finale déploie une polyphonie grandiose sans jamais sacrifier la lisibilité du texte. Le traitement des solistes (comme l'air suspendu pour dessus Cor meum et caro mea) témoigne quant à lui d'un hédonisme mélodique et d'une pureté vocale qui n'ont rien à envier au style galant de l'époque. Par sa force plastique et son opulence sonore, Quam dilecta s'impose comme un monument de la musique sacrée française, prouvant que Rameau possédait, bien avant ses tragédies lyriques, un sens inné de l'espace et du drame.