Chef-d'œuvre absolu de la dernière période, le Quatuor à cordes n° 13 en Si bémol majeur, op. 130, s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. Conçu à l'origine dans une structure hors norme en six mouvements couronnée par la monumentale Grande Fugue, il bouscule de manière cyclopéenne toutes les conventions de la forme de chambre pour atteindre une hauteur d'âme universelle. Devant l'effroi de son éditeur Artaria et des premiers auditeurs, Beethoven accepta, pour la seule fois de sa vie, de composer un nouveau finale alternatif, plus accessible, laissant à la Fugue son indépendance éditoriale. L'écriture de Beethoven y déploie une force cinétique fluide et une alacrité rythmique d'une absolue netteté, faisant alterner sans transition l'humour fantasque du Presto et l'élégance populaire de la Danza tedesca. Les quatre voix s'y déploient avec une clarté texturale chirurgicale. Le joyau absolu de cet op. 130 reste sa légendaire Cavatina, un mouvement d'un hédonisme sonore épuré qui tirait des larmes à Beethoven lui-même lors de sa composition. Les cordes y atteignent une immense pureté vocale instrumentale, notamment dans la section centrale "Beklemmt" (oppressée), où le premier violon semble bégayer de sanglots d'une infinie tendresse brisée, suspendu au-dessus d'une palpitation mystique des trois autres instruments. Interprétation pléthorique de la fragmentation poétique et du voyage spirituel, ce quatuor insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique théâtrale. La versatilité des caractères exige de la part de l'élite des quatuors mondiaux une complicité mutuelle superlative pour lier ces mouvements contrastés en une arche cohérente. Qu'il soit donné avec son finale de substitution ou restitué dans sa vérité originelle avec l'op. 133, l'op. 130 conserve une autorité esthétique indépassable.