Sommet absolu de l'art instrumental occidental et architecture d'une hauteur d'âme universelle, le Quatuor à cordes n° 14 en Do dièse mineur, op. 131, s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. Conçu d'un seul jet cyclopéen de sept mouvements enchaînés sans la moindre interruption, ce monument de la dernière période représentait pour Beethoven lui-même son chef-d'œuvre le plus complet. Libérée des formes traditionnelles, la partition s'élève vers un mysticisme sacré et une intériorité bouleversante. L'écriture de Beethoven y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. L'œuvre s'ouvre de manière inédite par une fugue lente d'un dépouillement terrifiant, où les quatre instruments s'élèvent avec une clarté texturale chirurgicale. Le pivot central est un immense mouvement de variations (le quatrième), exemple superlatif d'un hédonisme sonore épuré où la ligne des cordes atteint une immense pureté vocale instrumentale, alternant entre une gravité métaphysique et des instants d'une infinie tendresse consolatrice. Après l'humour déchaîné du Presto, le finale renoue avec la tonalité initiale de Do dièse mineur dans une danse de combat d'une franchise monumentale, portée par une motricité d'archet d'une absolue régularité métrique. Interprétation pléthorique du génie spéculatif, de la transe rythmique et de la transfiguration spirituelle, ce quatuor insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique théâtrale. L'enchaînement des sept sections exige de la part de l'élite des quatuors mondiaux une complicité mutuelle superlative et une concentration de chaque instant pour maintenir l'architecture intacte de la première à la dernière note. Salué par Schubert (qui voulut l'entendre sur son lit de mort), l'op. 131 conserve une autorité esthétique superlative indépassable.